—Vous croyez? dit le prince. A votre âge les mots n'ont qu'un sens vague, et plus tard, lorsqu'on en voit la profondeur, le coeur se sert de stupeur et de dégoût. Vous ignorez les froides et cruelles bassesses, les trahisons envenimées et leurs milliers de complications aboutissant à l'ennui quotidien; les amitiés envieuses, haineuses et souriantes; les trames perfides où l'on perd l'amour et la foi, souvent l'honneur et la dignité, sans qu'on sache pourquoi ni comment cela se fait. Ah! vous êtes heureux! Laissez aux passions le temps de venir, et vous comprendrez. Vous croyez, vous dont le cœur s'épanouit de bienveillance et de bonté, vous pensez qu'on va s'intéresser à vous? Dans le monde, on ne s'intéresse qu'à ceux que l'on redoute, et vous trouverez, sous les dehors les plus attrayants, l'indifférence et la méchanceté. Songez que vous allez nuire à beaucoup de personnes, par cela même que vous êtes riche, que vous êtes jeune, que vous êtes noble, c'est-à-dire par toutes les qualités qui semblent devoir vous faire aimer. Au lieu de soleil, nous avons des lustres; au lieu de visages, des masques; au lieu de sentiments, des sensations. Vous vous attendez à des hommes, à des femmes, à des jeunes gens? Ceux qui nient les spectres ne connaissent pas le monde. Mais passons. Vous êtes d'étoffe à résister; cela suffit.

Le vieux courtisan parlait d'une manière si naturelle, que le jeune homme en tressaillit légèrement.

—Votre Altesse daignera l'avouer, du moins: les deux premiers visages que j'ai rencontrés démentent passablement le tableau qu'elle vient de me faire des autres; n'est-ce pas de bon augure pour l'avenir?

—Ne me remerciez pas, Wilhelm! continua Forsiani. J'ai connu votre mère autrefois,—je vous le dis encore,—et, ne fut-ce pour votre distinction et votre charmant courage, je vous aimerais pour elle. Vous allez être mis, ajouta le prince, en présence d'une femme d'un esprit hors ligne et d'une influence exceptionnelle. Peu de gens la connaissent; on en parle peu: c'est cependant, j'en suis persuadé, la femme la plus puissante de l'Italie, à cette heure. On essaie de la circonvenir, mais elle cache son âme et sa pensée avec un inviolable talent. Comme elle possède l'intuition des physionomies à un degré, voyez-vous, mon enfant, que l'on n'atteint pas, elle vous définira juste et vite. Soyez devant elle ce que vous êtes; soyez naïf, soyez simple: elle est au-dessus des autres: donc, elle peut éprouver encore un sentiment humain. Si vous avez le bonheur d'éveiller en elle un mouvement de sympathie, amitié, bienveillance, amour, n'importe, vous n'aurez qu'à vous laisser un peu conduire les yeux bandés, vous arriverez où bon vous semblera. Je lui ai parlé de vous.

—Ah! dit le comte.

Forsiani le regarda.

—Ce qui m'a surpris, continua-t-il, c'est le regard clair et inaccoutumé dont elle accompagna sa phrase: «Amenez-le moi,» et l'attention inusitée qu'elle parut prendre à ce fait de votre récente arrivée à Florence. Elle avait quelque chose de changé dans le son de sa voix. Je ne lui connaissais pas cette manière, et je fus assez étonné de ce brusque intérêt pour une chose d'importance secondaire. Enfin, je crois qu'elle désire vous voir, et c'est un rare mérite qu'elle vous donne là.

—Est-il possible! s'écria radieusement Wilhelm.

Il avait une question sur les lèvres, mais il n'osa pas interrompre le prince, qui le devina.

—Elle paraît vingt-quatre ans, ajouta Forsiani; elle en a de vingt-six à vingt-sept. Il est difficile de se figurer une femme plus belle. C'est une blonde, avec un teint blanc comme cette statue; des yeux noirs, d'une expression admirable! Vous serez charmé de la merveilleuse distinction de ses traits et de la douceur extraordinaire de sa voix. La simplicité de ses paroles vous semblera d'abord très naturelle et d'un grand laisser-aller; puis, en y regardant de près, vous verrez quelle exactitude mesurée, quelle sûreté d'elle-même elle garde au plus fort de cet apparent laisser-aller. C'est la plus haute supériorité humaine, mon cher enfant; l'esprit, constamment maître de lui, reste toujours maître des autres. On ne lui a jamais connu ni soupçonné d'amants. Une chose à remarquer, c'est que, malgré les passions qu'elle doit exciter, malgré sa réputation intacte, son âme supérieure, sa grande fortune, sa noblesse et sa beauté, nul ne l'a demandée en mariage, je le crois,—à l'exception d'un seul (qui a été fort poliment éloigné, il est vrai);—vous le connaissez, c'est le gentilhomme anglais qui tenait contre vous hier au soir.