Je suis délégué auprès de vous par une commission de nos plus éminents collègues de la Faculté de Paris, et voici mon laisser-passer de l’Empereur. Il contient des pouvoirs suffisamment étendus pour frapper d’un sursis, au besoin, l’ordre, même de votre exécution.
— Expliquez-vous... je ne vous comprends plus, répondit La Pommerais, interdit.
— Monsieur de La Pommerais, au nom de la Science qui nous est toujours chère et qui ne compte plus, parmi nous, le nombre de ses martyrs magnanimes, je viens — (dans l’hypothèse, pour moi plus que douteuse, où quelque expérience, convenue entre nous, serait praticable) — réclamer de tout votre être la plus grande somme d’énergie et d’intrépidité que l’on puisse attendre de l’espèce humaine. Si votre recours en grâce est rejeté, vous vous trouvez, étant médecin, un sujet compétent lui-même dans la suprême opération qu’il doit subir. Votre concours serait donc inestimable dans une tentative de... communication, ici. — Certes, quelque bonne volonté dont vous puissiez vous proposer de faire preuve, tout semble attester d’avance le résultat le plus négatif ; — mais, enfin, avec vous, — (toujours dans l’hypothèse où cette expérience ne serait pas absurde en principe), — elle offre une chance sur dix mille d’éclairer miraculeusement, pour ainsi dire, la Physiologie moderne. L’occasion doit être, dès lors, saisie et, dans la cas d’un signe d’intelligence victorieusement échangé après l’exécution, vous laisseriez un nom dont la gloire scientifique effacerait à jamais le souvenir de votre défaillance sociale.
— Ah ! murmura La Pommerais devenu blafard, mais avec un résolu sourire, — ah ! — je commence à comprendre !... — Au fait, les supplices ont déjà révélé le phénomène de la digestion, nous dit Michelot. Et... de quelle nature serait votre expérience !... Secousses galvaniques ?... Incitations du ciliaire ?... Injections de sang artériel ?... Peu concluant, tout cela !
— Il va sans dire qu’aussitôt après la triste cérémonie, vos restes s’en iront reposer en paix dans la terre et qu’aucun de nos scalpels ne vous touchera, reprit Velpeau. — Non !... Mais au tomber du couteau, je serai là, moi, debout, en face de vous, contre la machine. Aussi vite que possible, votre tête passera des mains de l’exécuteur entre les miennes. Et alors — l’expérience ne pouvant être sérieuse et concluante qu’en raison de sa simplicité même — je vous crierai, très distinctement, à l’oreille : — « Monsieur Couty de La Pommerais, en souvenir de nos conventions pendant la vie, pouvez-vous, en ce moment, abaisser, trois fois de suite, la paupière de votre œil droit en maintenant l’autre œil tout grand ouvert ? » — Si, à ce moment, quelles que soient les autres contractions du faciès, vous pouvez, par ce triple clin-d’œil, m’avertir que vous m’avez entendu et compris, et me le prouver en impressionnant ainsi, par un acte de mémoire et de volonté permanentes, votre muscle palpébral, votre nerf zygomatique et votre conjonctive — en dominant toute l’horreur, toute la houle des autres impressions de votre être — ce fait suffira pour illuminer la Science, révolutionner nos convictions. Et je saurai, n’en doutez pas, le notifier de manière à ce que, dans l’avenir, vous laissiez moins la mémoire d’un criminel que celle d’un héros.
A ces insolites paroles, M. de La Pommerais parut frappé d’un saisissement si profond que, les pupilles dilatées et fixées sur le chirurgien, il demeura, pendant une minute, silencieux et comme pétrifié. — Puis, sans mot dire, il se leva, fit quelques pas, très pensif, et, bientôt, secouant tristement la tête :
— L’horrible violence du coup me jettera hors de moi-même. Réaliser ceci me paraît au-dessus de tout vouloir, de tout effort humain ! dit-il. D’ailleurs, on dit que les chances de vitalité ne sont pas les mêmes pour tous les guillotinés. Cependant... revenez, monsieur, le matin de l’exécution. Je vous répondrai si je me prête, ou non, à cette tentative à la fois effroyable, révoltante et illusoire. — Si c’est non, je compte sur votre discrétion, n’est-ce pas, pour laisser ma tête saigner tranquillement ses dernières vitalités dans le seau d’étain qui la recevra.
— A bientôt donc, M. de La Pommerais ? dit Velpeau en se levant aussi. — Réfléchissez.
Tous deux se saluèrent.
L’instant d’après, le docteur Velpeau quittait la cellule : le gardien rentrait, et le condamné s’étendait, résigné, sur son lit de camp pour dormir ou songer.