Après six mois d’union (c’est mon chiffre, en général, monsieur), je vous dirai que la vicomtesse et moi, revenus des premiers éblouissements, nous n’étions plus liés que par cette estime affectueuse qui rend si douces les confidences mutuelles. Dans le monde, nous n’accordons pas une excessive importance, voyez-vous, au fait de se prévenir l’un l’autre des inclinations nouvelles que l’on peut éprouver à la longue. Bref, pour vous notifier la véritable situation de notre ménage en trois mots, voici dans quelles conditions convenues nous avions contracté cette alliance. — Bien avant cette hyménée, mon patrimoine s’étant volatilisé, de bonne heure, aux creusets du jeu, des soupers et des femmes, j’avais dû reconnaître au plus noir d’une détresse où pas un ami ne m’eût avancé cinq cents louis, qu’il fallait être, comme on dit, de son siècle. Or, comment vivre dignement ? Noblesse oblige !... Après m’être longtemps posé cette question, je me décidai, pour ne point demeurer oisif, à fonder la Société des Divorceurs, dont je suis président.

Vous allez voir comme c’est simple. C’est l’œuf de Christophe Colomb. J’ajouterai même que c’est un secret — et que l’incident mystérieux qui me fait si absurdement votre prisonnier en pouvait seul entraîner la révélation. D’ailleurs, bast ! comme je me retire, après moi le déluge !

— Continuez... continuez..., a répondu M. le juge en ouvrant de grands yeux.

— Voici donc.

(Ici, le vicomte a pris une voix de tête et a débité avec une extrême volubilité le discours suivant) :

— Sitôt averti par nos émissaires, (de fins limiers ceux-là !) — que telle jeune personne, de famille « honorable » s’en est laissé un peu trop conter, je tombe, incontinent et comme du ciel, dans la province, aux frais de la Société, à 15% d’intérêts et me fais aisément présenter dans la famille consternée. Là, jetant mon nom par les croisades, je laisse entendre (avec des périphrases de la plus suave distinction, bien entendu !) que je suis prêt à sacrer d’avance, de l’écusson (d’ailleurs assez casanier, entre nous) des Rotybal, la frêle créature appelée à pénétrer prochainement en notre système solaire, — au cours d’un traditionnel voyage en Italie, par exemple. — Mais comme a su dire excellemment le poète de l’Honneur et l’Argent, « les affaires sont les affaires », cent gais mille francs, tout net, sont mon chiffre, au provisoire contrat de cet hymen. Ah ! vous voyez ? je suis dans le mouvement. Avec mon système, tout le monde est heureux. Bref, je suis de ceux sur la pierre desquels on inscrira : Transiit benefaciendo. Pour emporter la situation, je sais insinuer, même, sous mille poétiques circonlocutions, à ma fiancée, que la Nature, plus enjouée que de coutume le jour de ma naissance, m’a doué d’une myopie... décidée. — Six mois après, de concert avec la vicomtesse, je fais constater l’incompatibilité d’humeur, avec sévices et dissipations, au besoin concubinage, par les divers membres de notre Société, — le tout à charge de revanche, car l’union fait la force. J’accepte tous les torts, je feins l’opposition la plus furieuse... et crac ! je divorce ! laissant noms et titres à mon fils, un Rotybal sérieux ; revêtu, comme vous voyez, de toutes les herbes de la Saint-Jean. Ci, donc, nos cent mille francs.

Le semestre suivant, sur un nouvel avis, j’adviens en un département vierge ; fort de mes économies précédentes, quelles défiances éveillerais-je ?

Même jeu. Six mois après, crac ! je divorce. Et ainsi de suite. Je fais boule de neige. — Réussir ? Question d’entraînement. Vous voyez comme c’est simple. Je vous le répète : c’est l’œuf de Christophe Colomb.

A ces paroles, M. le juge d’instruction a regardé assez longtemps, en silence, le jeune vainqueur ; — puis :

— L’ignoble cynisme avec lequel...