A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en plus voilés par le vin d’Espagne, j’aperçus, vaguement une chambre d’auberge ordinaire. Celle-ci était plus longue que large. — Au fond, entre les deux fenêtres, une massive armoire à glace, importée là d’occasion — et par hasard, sans doute, — nous reflétait, la mulâtresse et moi. Une cheminée sans pendule, à paravent. Une chaise de paille, auprès du lit, dont le chevet touchait l’ouverture de la porte.
Pendant que je donnais un tour de clef, l’enfant dont les pas, aussi surpris que les miens par cette insidieuse et absurde ivresse, chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habillée. Elle avait laissé en bas sur la table, son tambour de basque et son éventaire. Je posai le chandelier sur la chaise. Je m’assis sur le lit, auprès de cette rieuse fille, qui, la tête sous l’un de ses bras, semblait déjà presque endormie. Un mouvement que je fis pour l’embrasser m’appuya la tête sur l’un des oreillers. Je fermai les yeux malgré moi. Je m’étendis, tout habillé aussi, auprès d’elle et très vite, sans m’en apercevoir, — il n’y eût pas à dire — je tombais dans un profond et bienfaisant sommeil.
Vers le milieu de la nuit, réveillé par une secousse indéfinissable, je crus entendre, dans le noir (car la bougie s’était consumée pendant mon repos), un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n’y accordai que peu d’attention : cependant, j’ouvris les yeux tout grands dans l’obscurité.
Et l’arrivée, la plage, la soirée, le lieutenant Gérard, la Catalina, l’anniversaire, le Jerez, tout me revint à l’esprit, en de très nettes lignes de mémoire. Un sentiment de regret vers ma petite villa tranquille des bords de la Marne évoqua, dans ma songerie, ma chambre, mes livres, ma lampe d’étude et les joies du recueillement intellectuel que j’avais quittées. Une demi-minute se passa de la sorte.
J’entendais auprès de moi la paisible respiration de la créole encore endormie.
Soudain, le vent m’apporta le bruit de l’heure sonnant à quelque vieille église, là-bas, dans la ville : c’était minuit.
Chose vraiment surprenante, il me parut — (c’était une pensée tenant encore du sommeil, évidemment, — une absurde, une insolite idée... Ah ! ah ! j’étais bien réveillé, cependant !) — il me parut, dès les premiers coups qui tombèrent du clocher à travers l’espace, que le balancier de ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et réguliers heurtait alternativement, tantôt la maçonnerie du mur, tantôt la cloison d’une pièce voisine.
En vain mes yeux essayaient de scruter l’épaisseur des ombres au milieu de la chambre où ce bruit du battant continuait de scander l’heure à droite et à gauche !
Je ne sais pourquoi, je devenais très inquiet de l’entendre.
Et puis, s’il faut tout dire, le son de ce vent de mer qui, me semblait-il, passait à travers les interstices des fenêtres, je commençai à le trouver aussi bien étrange : il produisait le bruit d’une sorte de sifflet de bois mouillé.