Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve qu’étonnée de sa présence en un milieu si loin d’elle !... Elle parut le comprendre, et aussi me reconnaître, d’un sourire empreint de clémence et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d’inspirer la noblesse d’un pareil sentiment, l’acceptent avec une délicatesse infinie. Leur auguste humilité l’accueille comme un tribut tout simple, très naturel et dont tout l’honneur revient à Dieu.
*
Je fis un pas pour me rapprocher d’elle.
— Mademoiselle d’Aubelleyne, lui dis-je, n’a donc pas totalement oublié, depuis des années, le passant morose qu’elle a rencontré dans le manoir de Locmaria ?
— Je me souviens, en effet, monsieur.
— Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus douce que joyeuse, dont le sourire n’était jamais qu’une lueur rapide ; et cependant, sous les pures transparences de vos regards d’enfant, oserais-je vous dire que j’avais déjà presque deviné la femme future, toute voilée de mélancolie, qui m’apparaît ce soir ?
— Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas autrement changée.
— Aussi, tout en vous voyant mêlée à cette fête, j’ai le pressentiment que vous en êtes absente — et que je suis pour vous plus étranger que si jamais vous ne m’eussiez connu. — Vraiment, on dirait que, déjà, vous avez... souffert de la vie ?
Elle cessa d’être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit :
— Non, monsieur, — du moins comme on pourrait l’entendre. Je ne suis point une désenchantée, et si je n’ai réclamé, si je ne désire aucune joie de la vie, je comprends que d’autres puissent la trouver belle. Ce soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit ? Et, d’ici, quelles musiques douces ! Tout à l’heure, dans le salon du bal, j’ai vu deux fiancés : ils se tenaient par la main, pâles de bonheur ; ils s’épouseront ! Ah ! ce doit être une joie d’être mère ! Et de vivre aimée, en berçant un doux enfant au sourire de lumière...