C’était une chevalière d’or. Dans une large opale centrale, aux lueurs de rubis avait été gravé, d’abord, le blason de Bourbon : les trois fleurs de lys d’or sur champ d’azur. Mais, par une sorte de déférence triste, — pour qu’enfin le républicain pût porter, sans trouble, ce gage seulement affectueux, — le donateur en avait fait effacer, autant que possible, les armoiries royales.
Maintenant, l’image d’une Bellone tendant, sur l’arc fatidique, la flèche, aussi, de son droit divin, voilait de son symbole menaçant, l’écusson primordial.
Or, d’après les biographes, c’était une sorte d’inspiré, d’illuminé, quelquefois, ce prétendant téméraire ! — A l’en croire, Dieu l’avait favorisé de visions révélatrices et sa nature était douée d’une puissante acuité de pressentiments. Souvent, la mysticité solennelle de ses discours communiquait à sa voix des accents de prophète. — Ce fut donc avec une intonation des plus étranges, et les yeux sur les yeux de son ami, qu’il ajouta, dans cette soirée d’adieu et en lui conférant l’anneau, ces singulières paroles :
— Monsieur Favre, en cette opale, vous le voyez, est sculptée, comme une statue sur une pierre funéraire, cette figure de la Bellone des vieux âges. Elle traduit ce qu’elle recouvre. — Au nom du roi Louis XVI et de toute une race de rois dont vous avez défendu l’héritage désespéré, portez cet anneau ! Et que leurs mânes outragés pénètrent, de leur esprit, cette pierre ! Que son talisman vous conduise et qu’il soit un jour, pour vous, en quelque heure sacrée, le témoin de leur présence !
Favre a déclaré souvent avoir attribué, alors, à quelque exaltation produite par une trop lourde continuité d’épreuves, cette phrase qui lui parut longtemps inintelligible — mais à l’injonction de laquelle il obéit, toutefois, par respect, en passant à l’annulaire de sa main droite, l’Anneau prescrit.
Depuis ce soir-là, Jules Favre avait gardé la bague de ce « Louis XVII » à ce doigt de sa main droite. Une sorte d’occulte influence l’avait toujours préservé de la perdre ou de la quitter. Elle était pour lui comme ces emprises de fer que les chevaliers d’autrefois gardaient, rivées à leurs bras, jusqu’à la mort, en témoignage du serment qui les vouait à la défense d’une cause. Pour quel but obscur le Sort lui avait-il comme imposé l’habitude de cette relique à la fois suspecte et royale ?... — Avait-il donc fallu, enfin ! qu’à tout prix ceci dût devenir possible — que ce républicain prédestiné portât ce Signe à la main, dans la vie, sans savoir où ce Signe le conduisait ?
Il ne s’en inquiétait pas : mais, lorsqu’on essayait de railler, en sa présence, le nom germain de son dauphin d’outre-tombe :
— Naundorff, Frohsdorff !... murmurait-il pensivement.
Et voici que, par un enchaînement irrésistible, l’imprévu des événements avait élevé peu à peu l’avocat-citoyen jusqu’à le constituer, tout à coup, le représentant même de la France ! Il avait fallu, pour amener ceci, que l’Allemagne fît prisonniers plus de cent cinquante mille hommes, avec leurs canons, leurs armes et leurs drapeaux flottants, avec leurs maréchaux et leur Empereur — et maintenant, avec leur capitale ! — Et ce n’était pas un rêve.
C’est pourquoi le souvenir de l’autre rêve, moins incroyable, après tout, que celui-là, vint hanter M. Jules Favre, pendant un instant, ce soir-là, dans la salle déserte où venaient d’être débattues les conditions de salut — ou plutôt de vie sauve — de ses concitoyens.