Personne, sur ses traces ! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose, à respirer aussi, sans autre confident que le silence. J’écoutais ses pas s’approcher ; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu de son cigare éclaira subitement, reflété par son hausse-col d’or, ses favoris grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte. Ce ne fut qu’un éclair, fugitif mais inoubliable, dans cette épaisse obscurité.
Dépassant ma présence, je l’entendis s’éloigner vers une éclaircie latérale, située à une trentaine de pas de mon banc. Là je vis le tzar, s’arrêter, puis jeter un long coup d’œil sur l’espace du côté de l’aurore — vers l’Orient, plutôt ! Brusquement il écarta de ses deux mains la ramée d’un haut taillis et demeura, les yeux fixés sur les lointains, fumant par moments et immobile.
Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avaient jeté l’alarme derrière lui ! Et voici qu’entre les profondes feuillées des prunelles sans nombre s’allumèrent silencieusement ! La phrase de Phëdro, par une analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa l’esprit.
Ainsi, comme dans son pays — sans qu’il les aperçût — des milliers d’yeux, de menaçant augure, symbole persistant ! observaient toujours, — même ici, perdu au fond d’une petite ville d’Allemagne, — ce tragique promeneur, ce maître spirituel et temporel de cent millions d’âmes et dont l’ombre couvrait tout un pan du monde !... Cet homme ne pouvait donc se mêler à la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses vœux démesurés ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d’un songeur inconnu !
Au bout de peu d’instants, l’Empereur revint sur ses pas, dans l’allée, sous le feu de toutes ces prunelles d’oiseaux occultes dont il semblait passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu’il frôlait le banc où j’étais étendu.
Il s’éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au détour d’une avenue, là-bas, disparut subitement.
Demain, lorsque, dans Moscou, d’innombrables voix, entonnant le « Bogë Tzara Harni » scandé par le feu des puissants canons de la capitale religieuse de l’Empire, et alterné par les lourdes cloches du Kremlin, annonceront au monde le sacre du jeune successeur d’Alexandre II, — le songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille ! — Il se rappellera le promeneur qui écartait, d’un geste fatigué, les branches qui gênaient sa vue et ses pensées — il évoquera la haute figure du prédécesseur qui passa, dans l’ombre, — alors qu’autour de ce tzar, aussi l’épiant et l’observant en silence, d’obliques regards se multipliaient, menaçant son front morose et dédaigneux.
L’AVENTURE DE TSË-I-LA
« Devine, ou je te dévore. »
Le Sphynx.