Ce que voyait Tsë-i-la, c’était l’appareil de la Mort terrible. Après d’atroces brûlures, la victime était suspendue en l’air, par un poignet, à cette corde de soie, — le pouce de l’autre main attaché, en arrière, au pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage autour de la tête, et, l’ayant fixée aux épaules, on la refermait après y avoir introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait ensuite, au condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain.

A cet aspect, dont l’horreur impressionnait, d’ordinaire, les plus résolus :

— Tu oublies que nul ne doit m’entendre, hors toi ! dit froidement Tsë-i-la.

Les battants se refermèrent.

— Ton secret ? gronda Tchë-Tang.

— Mon secret, tyran ! — C’est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir ! dit Tsë-i-la, l’éclair du génie dans les yeux. — Ma mort ? Mais, c’est elle seule, ne le comprends-tu pas, qu’espèrent, là-haut, ceux qui attendent ton retour en frémissant !... Ne serait-elle pas l’aveu de la nullité de mes promesses ?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en leurs cœurs meurtriers, de ta crédulité déçue ? Comment ne serait-elle pas le signal de ta perte ?... Assurés de l’impunité, furieux de leur angoisse, comment, devant toi, diminué de l’espoir avorté, leur haine hésiterait-elle encore ?... Appelle tes bourreaux ! Je serai vengé. Mais je le vois : déjà tu sens bien que si tu me fais périr, ta vie n’est plus qu’une question d’heures ; et que tes enfants égorgés, selon l’usage, te suivront ; — et que Li-tien-Së, ta fille, fleur de délices, deviendra la proie de tes assassins.

« Ah ! si tu étais un prince profond !... Supposons que, tout à l’heure, au contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse voyance prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans la salle de ton trône — et que là, m’ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu mandes la douce Li-tien-Së — ta fille, et mon âme ! — qu’après nous avoir fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les cinquante mille liangs d’or, je jure qu’à cette vue tous ceux de tes courtisans dont les poignards sont à demi tirés dans l’ombre, contre toi, tomberont défaillants, prosternés et hagards, — et qu’à l’avenir nul n’oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait ennemie. — Songe donc ! L’on te sait raisonnable et froid, clairvoyant dans les conseils de l’État ; donc il ne saurait être possible qu’une chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instants, la soucieuse expression de ton visage en celle d’une stupeur sacrée, victorieuse, tranquille !... Quoi ! l’on te sait cruel, et tu me laisses vivre ? L’on te sait fourbe, et tu me laisses vivre ? L’on te sait cupide, et tu me prodigues tant d’or ? L’on te sait altier dans ton amour paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant inconnu ? Quel doute subsisterait devant ceci ?... En quoi voudrais-tu que consistât la valeur d’un secret, insufflé par les vieux génies de notre Ciel, sinon dans l’environnante conviction que tu le possèdes ?... C’est elle seule qu’il s’agissait de créer ! je l’ai fait. Le reste dépend de toi. J’ai tenu parole ! — Va, je n’ai précisé les liangs d’or et la dignité que je dédaigne que pour laisser mesurer à la munificence du prix arraché à ta duplicité célèbre, l’épouvantable importance de mon imaginaire secret.

« Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce poteau, exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l’auguste Li-taï-pé, mon maître, aux pensées de lumière, — je te déclare, en vérité, voici ce que te dicte la sagesse. — Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux ! Fais grâce, d’un cœur sous l’impression du Ciel ! Menace d’être à l’avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie des peuples, en l’honneur de Fô (qui m’inspira cette ruse divine !) — Moi, demain je disparaîtrai. J’irai vivre, avec l’élue de mon amour, dans quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs d’or. — Le bouton de diamant des mandarins — que tout à l’heure je recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d’orgueil, — je présume que je ne le porterai jamais ; j’ai d’autres ambitions : je crois seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux princes et aux royaumes ; étant roi dans leur immortel empire, je n’ai que faire d’être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux m’ont donné la solidité du cœur et l’intelligence égale à celle, n’est-ce pas, de ton entourage ? Je puis donc, mieux que l’un de tes grands, mettre la joie dans les yeux d’une jeune femme. Interroge Li-tien-Së, mon rêve ! Je suis sûr qu’en voyant mes yeux, elle te le dira. — Pour toi, couvert d’une superstition protectrice, tu régneras, et si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte en amour de ton trône raffermi. C’est là le secret des rois dignes de vivre ! Je n’en ai pas d’autres à te livrer. — Pèse, choisis et prononce ! J’ai parlé.

Tsë-i-la se tut.

Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre silencieuse s’allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers le jeune homme — et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments indéfinissables.