Or, c’était vers lui que venait, irritée, Akëdysséril : c’était bien cet homme dont l’aspect la transportait d’une fureur que trahissaient les houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses lèvres !

Arrivée, enfin, devant lui, la reine s’arrêta, le considéra pendant un instant sans une parole, puis, d’une voix qui retentit ferme, jeune, vibrante dans le terrifiant isolement du démesuré tombeau :

— « Brahmane, je sais que tu t’es affranchi de nos joies, de nos désirs, de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les siècles. Tu marches environné des brumes d’une légende divine. Un pâtre, des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de bœufs sauvages t’ont vu, de nuit, dans les sentiers des montagnes, plongeant ton front dans les immenses clartés de l’orage et, tout illuminé d’éclairs dont la vertu brûlante s’émoussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu réfractais, paisiblement au profond de tes prunelles, la vision du dieu que tu portes. Au mépris des éléments de nos abîmes, tu te projetais, en esprit, vers le Nul sacré de ton vieil espoir.

« Comment donc te menacer, figure inaccessible ! Mes bourreaux épuiseraient en vain, sur ta dépouille vivante, leur science ancienne et mes plus belles vierges, leurs enchantements. Ton insensibilité neutralise ma puissance. Je veux donc me plaindre à ton dieu. »

Elle posa le pied sur la première dalle du sanctuaire, puis, élevant ses regards vers le grand visage d’ombre perdu dans les hautes ténèbres du temple :

— Sivà ! cria-t-elle, dieu dont l’invisible vol revêt de terreur jusqu’à la lumière du soleil, — dieu qui devant l’irrévélé te dressas, improuvant et condamnant ce mensonge des univers... que tu sauras détruire ! — si j’ai senti, jamais, autour de moi, dans les combats, ta présence exterminatrice, tu écouteras, ô dieu de la Sagesse fatale, la fille d’un jour qui ose troubler le silence de ta demeure en te dénonçant ton prêtre.

« Ressouviens-toi, puisque c’est l’attribut des Dieux de s’intéresser si étrangement aux plaintes humaines ! Peu d’aurores avaient brillé sur mon règne, Sivà, lorsque forcée de franchir, avec mes armées, l’Iaxarte et l’Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cités en feu de la Sogdiane, — dont le roi réclamait sa fille unique, ma prisonnière Yelka. — Je savais que des peuples du Népâl profiteraient, ici, de cette guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais me résoudre à faire périr, Sedjnour, enfin, leur prince, le frère, hélas ! de Sinjab, mon époux inoublié. — Si j’étais une conquérante, Sedjnour n’était-il pas issu de la race d’Ebbahâr, le plus ancien des rois ?

« Je vainquis, en Sogdiane ! Et je dus soumettre, à mon retour, les rebelles qui m’ont déclarée, depuis, valeureuse et magnanime, en des inscriptions durables.

« Ce fut alors que, pour prévenir de nouvelles séditions et d’autres guerres, le Conseil de mes vizirs d’État, dans Bénarès, statua d’anéantir l’objet même de ces troubles, au nom du salut de tous. Un décret de mort fut donc rendu contre Sedjnour et contre ma captive, sa fiancée, — et l’Inde m’adjura d’en hâter l’exécution pour assurer, enfin, la stabilité de mon trône et de la paix.

« En cette alternative, mon orgueil frémissant refusa de se diminuer en bravant les remords d’un tel crime. Qu’ils fussent mes captifs, je m’accordais avec tristesse — ô dieu des méditations désespérées ! cette inévitable iniquité !... mais qu’ils devinssent mes victimes ?... Lâcheté d’un cœur ingrat, dont le seul souvenir eût à jamais flétri toutes les fiertés de mon être — Et puis, ô dieu des victoires ! je ne suis point cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l’ennui se plaît à voir mourir ; les grandes audacieuses, bien éprouvées aux combats, sont faites de clémence — et, comme l’une de mes sœurs de gloire, Sivà, je fus élevée par des colombes.