--Continuez, dit lord Ewald, devenu très attentif, et après avoir fait raison à son interlocuteur.
--Voici mon opinion sur ces sortes de caprices ou de faiblesses, répondit Edison,--(pendant que Hadaly, revenue, versait silencieusement du vin d'Espagne à ses deux hôtes, puis s'éloignait.)--J'estime et maintiens qu'il est rare qu'au moins l'une de ces légères aventures (auxquelles on ne croit consacrer qu'un tour de cadran, un remords et une centaine de dollars), n'influe pas d'une façon funeste sur la totalité des jours. Or, Anderson était, du premier coup, tombé sur celle qui est fatale, bien qu'elle dût ne sembler, cependant, que la plus banale et la plus insignifiante de toutes.
Anderson ne savait rien dissimuler. Tout se lisait dans son regard, sur son front, dans son attitude.
Mistress Anderson, une courageuse enfant qui, se conformant aux traditions, avait veillé toute la nuit, le regarda--simplement--lorsqu'il entra, le lendemain, dans la salle à manger. Il arrivait. Ce coup d'oeil suffit à l'instinct de l'épouse. Elle eut un serrement de coeur. Ce fut triste et froid.
Ayant fait signe aux valets de se retirer, elle lui demanda comment il se portait depuis la veille. Anderson lui répondit, avec un sourire peu assuré, que, s'étant trouvé passablement ému vers la fin du banquet, il avait dû passer la nuit chez l'un de ses correspondants, où l'on avait continué la fête. A quoi mistress Anderson répondit, pâle comme un marbre:--«Mon ami, je n'ai pas à donner à ton infidélité plus d'importance que son objet ne le mérite; seulement, que ton premier mensonge soit le dernier. Tu vaux mieux que ton action, je l'espère. Et ton visage, en ce moment, me le prouve. Tes enfants se portent bien. Ils dorment là, dans la chambre. T'écouter aujourd'hui serait te manquer de respect--et l'unique prière que je t'adresse, en échange de mon pardon, est de ne point m'y obliger davantage.»
Cela dit, mistress Anderson rentra dans sa chambre en étouffant, et s'y enferma.
La justesse, la clairvoyance et la dignité de ce reproche eurent pour effet de blesser affreusement l'amour-propre de mon ami Edward,--piqûre d'autant plus dangereuse qu'elle atteignit les sentiments d'amour réel qu'il avait pour sa noble femme.--Dès le lendemain son foyer devint plus froid. Au bout de quelques jours, après une réconciliation guindée et glaciale,--il sentit qu'il ne voyait plus en mistress Anderson que la «mère de ses enfants».--N'ayant pas d'autre dévolu sous la main, il retourna rendre visite à miss Evelyn.--Bientôt le toit conjugal, par cela seul qu'il s'y sentait coupable, lui devint d'abord ennuyeux, --puis insupportable,--puis odieux; c'est Je cours habituel des choses. Donc, en moins de trois années, Anderson, ayant compromis, par une suite d'incuries et de déficits énormes, d'abord sa propre fortune, puis celle des siens, puis celle des indifférents qui lui avaient confié leurs intérêts, se vit tout à coup menacé d'une ruine frauduleuse.
Miss Evelyn Habal, alors, le délaissa. N'est-ce pas inconcevable? Je me demande encore pourquoi, vraiment. Elle lui avait témoigné jusque-là tant de véritable amour!.
Anderson avait changé. Ce n'était plus, au physique ni au moral, l'homme d'autrefois. Sa faiblesse initiale avait fait tache d'huile en lui. Son courage même, paraît-il, ayant, peu à peu suivi son or pendant le cours de cette liaison, il fut atterré d'un abandon que «rien ne lui semblait justifier», surtout, disait-il, «pendant la crise financière qu'il traversait.»--Par une sorte de honte déplacée, il cessa de s'adresser à notre vieille amitié, qui, certes, eut essayé encore de l'arracher de cette fondrière affreuse. Devenu d'une irritabilité nerveuse extrême,--lorsqu'il se vit ainsi vieilli, désorganisé, amoindri, mésestimé et seul, le malheureux parut comme se réveiller, et--le croirez-vous!--dans un accès de frénésie désespérée, mit, purement et simplement, fin à ses jours.
Ici, laissez-moi vous rappeler à nouveau, mon cher lord, qu'avant de rencontrer son dissolvant, Anderson était une nature aussi droite et bien trempée que les meilleures. Je constate des faits. Je ne juge pas. Je me souviens que, de son vivant, un négociant de ses amis le blâmait avec beaucoup d'ironie de sa conduite, la trouvait incompréhensible, se frappait le front en le montrant, et, secrètement, l'imitait. Donc, passons. Ce qui nous arrive, nous l'attirons un peu, voilà tout.