L'ombre de l'upa.

«Vous les connaîtrez par leurs fruits.»
L'ÉVANGILE.

Éclairons, tout d'abord, me dis-je, l'intérieur de cette passion en secouant simplement sur elle le principe lumineux de l'attraction des contraires et parions, au besoin, la conscience d'un moraliste officiel contre un penny, que nous devinerons juste.

Les goûts et les sens de mon ami, rien qu'à l'analyse de sa physionomie et d'après mille indices bien médités, ne pouvant être que des plus simples, des plus primitifs, des plus naturels, ne devaient, présumai-je, avoir été stérilisés et corrodés a ce point que par l'envoûtement de leurs inverses. Une telle entité ne pouvait avoir été abolie à ce point que par le néant. Le vide seul devait lui avoir donné ce genre de vertige.

Donc, si peu rigoureuse que pouvait sembler ma conclusion, il fallait qu'au mépris de tout l'encens consumé sur ses autels, cette miss Evelyn Habal fût, simplement, une personne dont l'aspect eût été capable de faire fuir en éclatant de rire ou dans l'épouvante ceux-là mêmes (s'ils eussent eu sous leurs paupières de quoi la regarder fixement une seule fois), qui me brûlaient ainsi, en sa faveur et sous le nez, ce fade encens.

Il fallait que tous fussent dupes d'une illusion--poussée sans doute à quelque degré d'apparence insolite!--mais d'une simple illusion; qu'en un mot l'ensemble des attraits de cette curieuse enfant fût, de beaucoup, surajouté à la pénurie intrinsèque de son individu. C'était donc, simplement, la fraude ravissante, sous laquelle cette nullité d'attraits était dissimulée, qui devait pervertir ainsi le premier et superficiel coup d'oeil des passants. Quant à l'illusion plus durable d'Anderson, non seulement elle n'était pas extraordinaire, mais elle était inévitable.

Ces sortes d'êtres féminins en effet,--c'est-à-dire celles qui ne sont abaissantes et fatales que pour des hommes d'une rare et droite nature,--savent, d'instinct, graduer à cet amant les découvertes de toutes leurs vacuités de la manière la plus ingénieuse: les simples passants n'ayant pas même le temps d'en apercevoir le nombre et la gravité, --Elles accoutument sa vue, par d'insensibles dégradations de teintes, à une lumière douceâtre qui en déprave la rétine morale et physique. Elles ont cette secrète propriété de pouvoir affirmer chacune de leurs laideurs avec tant de tact que celles-ci en deviennent des avantages. Et elles finissent par faire ainsi passer, insensiblement, leur réalité (souvent affreuse) dans la vision initiale (souvent charmante) qu'elles en ont donnée. L'habitude vient, avec tous ses voiles; elle jette sa brume; l'illusion s'empire:--et l'envoûtement devient irrémédiable.

Cette oeuvre semble dénoncer une grande finesse d'esprit, une intelligence des plus habiles?--mais c'est là une illusion aussi grande que l'autre.

Ces sortes d'êtres ne savent que cela, ne peuvent que cela, ne comprennent que cela. Ils sont étrangers à tout le reste,--qui ne les intéresse pas. C'est de la pure animalité.

Tenez: l'abeille, le castor, la fourmi, font des choses merveilleuses, mais ils ne font que cela et n'ont jamais fait autre chose. L'animal est exact, la naissance lui confère avec la vie cette fatalité. Le géomètre ne saurait introduire une seule case de plus dans une ruche, et la forme de cette ruche est, précisément, celle qui, dans le moindre espace, peut contenir le plus de cases. Etc. L'Animal ne se trompe pas, ne tâtonne pas! L'Homme, au contraire (et c'est là ce qui constitue sa mystérieuse noblesse, sa sélection divine), est sujet à développement et à erreur. Il s'intéresse à toutes choses et s'oublie en elles. Il regarde plus haut. Il sent que lui seul, dans l'univers, n'est pas fini. Il a l'air d'un dieu qui a oublié. Par un mouvement naturel--et sublime!--il se demande où il est; il s'efforce de se rappeler il commence. Il se tâte l'intelligence, avec ses doutes, comme après ON ne sait quelle chute immémoriale. Tel est l'Homme réel. Or, le propre des êtres qui tiennent encore du monde instinctif, dans l'Humanité, c'est d'être parfaits sur un seul point, mais totalement bornés à celui-là.