Approfondissons encore l'examen de ces faits: c'est important. Par l'accidentelle incidence, disons-nous, d'un trouble mental dû aux fumées de tel «souper» (unique, peut-être, dans la vie de cet homme), voici que cette guetteuse innée reconnaît sa proie possible, en devine la sensualité virtuelle, inéveillée encore, trame sa toile de hasards prévus, bondit sur elle, l'enlace, lui ment et l'enivre selon son métier,--et, se vengeant, en elle-même, aussi, de celle qui, là-bas, irréprochable, laborieuse et chaste, avec de beaux enfants, attend, dans l'anxiété, ce mari follement attardé pour la première fois,--voici, dis-je, qu'elle corrode, en une nuit, d'une goutte de son ardent venin, la santé physique et morale de cet homme.
Le lendemain, si quelque juge pouvait l'interroger, elle répondrait, impunément, «qu'au moins, une fois réveillé, cet homme est bien libre de se défendre en ne revenant plus chez elle...» (alors qu'elle sait bien,--puisqu'au fond de son redoutable instinct elle ne sait même que cela,--que cet homme, entre tous les autres, ne peut déjà plus se réveiller tout à fait d'elle sans un effort d'une énergie dont il ne se doute pas et que chaque rechute,--provoquée, sans cesse, par elle, obscurément,--rendra de plus en plus difficile)!...--Et le juge, en effet, ne saurait que répondre ni statuer. Et cette femme, poursuivant son oeuvre odieuse, aura le DROIT de pousser, nécessairement de jour en jour, son aveugle vers ce précipice?
Soit. Seulement, que de milliers de femmes n'a-t-on pas exécutées pour de moins tortueux attentats?--C'est pourquoi, l'homme étant solidaire de l'homme, si mon ami ne fut pas le justicier de cette «irrésistible» empoisonneuse, j'ai dû savoir ce que j'avais à faire.
Des esprits soi-disant modernes, c'est-à-dire tarés par le plus sceptique des égoïsmes, s'écriraient, en m'écoutant:
«--Ah çà! que vous prend-il? De tels accès de morale ne sont-ils pas, pour le moins, surannés? Après tout, ces femmes sont belles, sont jolies; elles usent, au su de tous, de ces moyens de faire fortune, ce qui est, de nos jours, le positif de la vie, alors, surtout, que nos «organisations sociales» ne leur en laissent guère beaucoup d'autres.--Et après? Pourquoi pas? C'est la grande lutte pour l'existence, le Tue-moi ou je te tue des temps actuels. A chacun de se garer! Votre ami ne fut, au bout du compte, qu'un naïf, et, de plus, qu'un homme indiscutablement coupable, à tous égards, d'une faiblesse, d'une démence et d'une sensualité honteuses: et, sans doute, un «protecteur» ennuyeux, pour le surplus. Ma foi, requiescat!»
Bien. Il va sans dire que ces affirmations qui, toujours, ne semblent rationnelles que pour cause d'expressions inexactes, non seulement ne diffèrent pas beaucoup, à mon sens, comme valeur et poids, dans la question qui nous préoccupe, de, par exemple, celles-ci: «Ne pleut-il pas?...» ou: «Quelle heure est-il?» mais révèlent, chez ces beaux diseurs, et à leur insu, tels cas d'envoûtement de même nature que celui d'Anderson.
--Ces femmes sont belles?... ricanent ces passants.
Allons donc! La BEAUTÉ, cela regarde l'Art et l'âme humaine! Celles, d'entre les femmes galantes de ce siècle, qui sont revêtues, en effet, d'un certain voile de beauté réelle, ne produisent point, n'ont jamais produit de ces résultats sur des hommes tels que celui dont je parle--et n'ont que faire de se prêter à des façons de le tenter qui, tout d'abord, leur seraient d'une parure malséante. Elles ne se donnent pas tant de peine--et sont infiniment moins dangereuses; leur mensonge n'étant jamais total! La plupart, même, sont douées d'une simplicité qui les rend accessibles à quelques sensations élevées,--à des dévoûments, même!--Mais celles-là seules qui peuvent avilir à ce point et jusqu'à ce dénouement un homme tel qu'Anderson, ne peuvent pas être belles, dans un sens acceptable du mot.
S'il s'en trouve qui semblent belles, au premier regard, j'affirme que leurs visages ou leurs corps doit, immanquablement, offrir quelques traits infâmes, abjects, qui démentent le reste et où se traduit leur être: la vie et les excès renforcent, bientôt, ces difformités--et ce qu'il faut dire, maintenant, c'est qu'étant donné le genre de passion qu'elles allument, lorsque ce genre de passion doit amener ces moroses conséquences, ce n'est nullement de leur illusoire beauté que provient, sur leur amant, leur pernicieux pouvoir! mais bien de ces seuls traits odieux qui font, seulement, tolérer, à cet amant, le peu de beauté convenue qu'ils déshonorent. Le passant peut désirer ces femmes pour ce peu de beauté: leur amant? jamais.
«--Ces femmes sont jolies!» promulguent encore nos penseurs.