--Je vous ai démontré, répondit-il, que dans l'Amour-passion, tout n'était que vanité sur mensonge, illusion sur inconscience, maladie sur mirage,--Aimer zéro, dites-vous? Encore une fois, qu'importe, si vous êtes l'unité placée devant ce zéro, comme vous l'êtes, d'ores et déjà, devant tous les zéros de la vie--et si c'est, enfin, le seul qui ne vous désenchante ni ne vous trahisse?
Toute idée de possession n'est-elle donc pas éteinte et morte en votre coeur?--Je ne vous offre, et je l'ai bien spécifié, qu'une transfiguration de votre belle vivante,--c'est-à-dire ce que vous avez demandé en vous écriant: «Qui m'ôtera cette âme de ce corps!» Et voici que, déjà, vous redoutez, à l'avance, la monotonie de votre propre voeu réalisé. Vous voulez, maintenant, que l'Ombre soit aussi changeante que la Réalité!--Eh bien! je vais vous prouver, à l'instant, jusqu'à l'évidence la plus incontestable, que c'est vous-même, ici, qui essuyez, cette fois, de vous faire illusion, car vous ne pouvez pas ignorer, mon cher lord, que la Réalité, elle-même, n'est pas aussi riche en mobilités, en nouveautés, ni en diversités que vous vous efforcez de le croire! Je vais vous rappeler que le langage du bonheur dans l'Amour, ainsi que ses expressions sur les traits mortels, ne sont pas aussi variés qu'un secret désir de garder, quand même, votre déjà pensif désespoir, vous inspire de le supposer encore!
L'électricien se recueillit un instant,--puis:
--Éterniser une seule heure de l'amour,--la plus belle,--celle, par exemple, où le mutuel aveu se perdit sous l'éclair du premier baiser, oh! l'arrêter au passage, la fixer et s'y définir! y incarner son esprit et son dernier voeu! ne serait-ce donc point le rêve de tous les êtres humains? Ce n'est que pour essayer de ressaisir cette heure idéale que l'on continue d'aimer encore, malgré les différences et les amoindrissements apportés par les heures suivantes.--Oh! ravoir celle-là, toute seule!--Mais les autres ne sont douces qu'autant qu'elles l'augmentent et la rappellent! Comment se lasser jamais de rééprouver cette unique joie: la grande heure monotone! L'être aimé ne représente plus que cette heure perpétuellement à reconquérir et que l'on s'acharne en vain à vouloir ressusciter. Les autres heures ne font que monnayer cette heure d'or! Si l'on pouvait la renforcer des meilleurs instants, parmi ceux des nuits ultérieures, elle apparaîtrait comme l'idéal de toute félicité réalisé.
Ceci posé en principe, dites-moi:--si votre bien-aimée vous offrait de s'incarner à tout jamais dans l'heure qui vous a semblé la plus belle,--celle où quelque dieu lui inspira des paroles qu'elle ne comprenait pas,--à la condition de lui redire, vous aussi, celles des vôtres qui, uniquement, ont fait partie constitutive de cette heure, croiriez-vous «jouer la comédie» en acceptant ce pacte divin? Ne dédaigneriez-vous pas le reste des paroles humaines? Et cette femme vous semblerait-elle monotone? Regretteriez-vous, enfin, ces heures suivantes, où elle vous sembla si différente que vous alliez en mourir?
Ses paroles, son regard, son beau sourire, sa voix, sa personne même, telle qu'elle fut en cette heure, ne vous suffiraient-ils pas? L'idée, même, vous viendrait-elle de réclamer du Destin la restitution de ces autres paroles de hasard, fatales ou insignifiantes presque toujours, des traîtres instants qui suivirent l'illusion envolée?--Non.--Celui qui aime ne redit-il pas, à chaque instant, à celle qu'il aime, les deux mots si délicieusement sacrés qu'il lui a déjà dits mille fois? Et que lui demande-t-il, sinon l'écho de ces deux paroles, ou quelque grave silence de joie?
Et, en effet, on sent que le mieux est de réentendre les seules paroles qui puissent nous ravir, précisément parce qu'elles nous ont ravi une fois déjà. Il en est de cela, tenez, tout simplement, comme d'un beau tableau, d'une belle statue où l'on découvre tous les jours des beautés, des profondeurs nouvelles; d'une belle musique que l'on veut réentendre de préférence à de nouvelle; d'un beau livre que l'on relit sans se lasser, de préférence à mille autres, qu'on ne veut même pas entr'ouvrir. Car une seule chose belle contient l'âme simple de toutes les autres. Une seule femme contient toutes les femmes, pour qui aime celle-là. Et lorsqu'il nous incombe une de ces heures absolues, nous sommes ainsi faits que nous n'en voulons plus d'autres, et que nous passons notre vie à essayer, inutilement, de l'évoquer encore,--comme si l'on pouvait arracher sa proie au Passé.
--Oui, soit! dit amèrement lord Ewald. Cependant, monsieur l'enchanteur, ne pouvoir jamais improviser une parole naturelle, toute simple!.. Cela doit glacer bien vite la bonne volonté la plus résolue.
--Improviser!... s'écria Edison: vous croyez donc que l'on improvise quoi que ce soit? qu'on ne récite pas toujours?--Mais, enfin, lorsque vous priez Dieu, est-ce que tout cela n'est pas réglé, jour par jour, dans ces livres d'oraisons qu'enfant vous avez appris par coeur? En un mot ne lisez-vous pas, ou ne récitez-vous pas, toujours, les mêmes prières du matin et du soir, lesquelles ont été composées, une fois pour toutes et pour le mieux, par ceux qui ont eu qualité pour cela? et qui s'y entendaient?--Est-ce que notre Dieu, lui-même, enfin, ne vous en a pas donné la formule en vous disant: «Quand vous prierez, vous prierez, COMME CECI! etc?»--Est-ce que, depuis bientôt deux mille années, toutes les autres prières sont autres choses que de pâles dilutions de celle qu'il nous a léguée?
Même dans la vie, est-ce que toutes les conversations mondaines n'ont pas l'air de fins de lettres?