--Certes! dit lord Ewald. Celle que vous verrez tout à l'heure a des yeux de la plus éclatante beauté, lorsqu'elle regarde, inattentive, au loin, devant elle:--mais, lorsque son regard porte sur quelque chose qu'elle remarque, le regard, hélas, suffit pour faire oublier les yeux.
--Voilà qui simplifie toute difficulté! s'écria Edison. Généralement l'expression du regard humain s'augmente de mille incidences extérieures,--de l'imperceptible jeu des paupières, de l'immobilité des sourcils, de la longueur des cils,--surtout, de ce que l'on dit, de la circonstance où l'on se trouve, de l'entourage, même, qui s'y réfléchit.-- Tout cela renforce l'expression naturelle de l'oeil--De nos jours, les femmes bien élevées, ont acquis un regard unique, mondain, convenu, et, vraiment, charmant (c'est le mot), où chacun trouve l'expression qu'il désire et qui leur permet de penser à leurs soucis intimes, sous un air d'attention profonde.
Ce regard, on peut le clicher,--puisqu'il n'est lui-même qu'un cliché,--n'est-il pas vrai?
--C'est juste, dit, en souriant, le jeune homme.
--Mais, continua l'ingénieur, il s'agit de saisir, dans l'expérience qui nous occupe, non pas l'attention du regard, mais son VAGUE, au contraire! Et vous m'avez dit que miss Alicia Clary regardait habituellement à travers ses cils.
Eh bien! voici comment je vais procéder.
Je vous parlais, tout à l'heure, du phénomène récemment constaté de l'état radiant de la Matière: étant donné le vide le plus parfait, presque absolu, que l'on puisse produire (vide obtenu dans tel sphéroïde dont l'air intérieur a été soumis à une température d'une élévation souveraine), il est avéré qu'il peut se révéler, en ce vide aussi abstrait que possible, des mouvements dus à la présence d'une Matière insaisissable. Des tiges d'induction étant soudées aux parois du sphéroïde, l'étincelle vibre dans ce vide,--et l'on peut penser que le Commencement du Mouvement physique est là.
Or, voici des Yeux fictifs, ovoïdes, et d'une transparence de source. J'y trouverai, certes, la paire analogue aux yeux de votre amie.
Une fois relevé, en leurs prunelles, ce que les peintres appellent le point visuel,--comme l'intérieur en aura été soumis, à la température nécessaire pour y opérer le vide précité,--au centre des prunelles, à l'extrémité d'un inducteur de la capillarité la plus extrême, je ferai briller, en ce vide, la piqûre d'éclair,--mais vague et presque invisible,--de l'Électricité: le merveilleux travail de l'iris confère à cette piqûre-vive l'illusion totale de la personnalité, dans le point visuel.--Quant à la mobilité de l'oeil lui-même, elle résulte d'invisibles et presque nerveux suspens du plus pur acier, sur lesquels il tremble, glisse ou demeure immobile selon la dictée de l'Appareil-central de l'Andréïde. Car le regard, le jeu des paupières, les paroles et le geste y sont inscrits, d'ensemble, comme je vous l'ai dit. Cela ne se voit pas plus, à l'extérieur, que les réels mobiles d'un regard sentimentalement féminin ne transparaissent dans l'expression apparente. La carnation, la beauté, en adoucissent tout le mécanisme dans un fondu idéal. Une fois le travail des rectifications bien revu au microscope, ah! par exemple! vous verrez si je ne pourrai pas vous défier, mon cher lord, de trouver plus de néant vivant dans le regard de miss Alicia Clary que dans celui de son fantôme! Et la beauté éclatante de leurs yeux sera cependant identique.