Aussi, suis-je si peu difficile en ce que l'on doit attendre, intellectuellement, d'une femme,--même «supérieure», que,--si celle-ci était simplement douée de la plus minime éventualité de tendresse, même animale, pour quelqu'être que ce soit, fut-ce pour un enfant, j'estimerais sacrilège l'oeuvre projetée entre nous.
Mais, vous venez de constater l'endémique, l'incurable, l'égoïste aridité, qui, jointe à sa suffisance fastidieuse, anime cette forme surnaturelle et il est devenu constant, pour nous, que son triste moi ne peut rien aimer, n'ayant pas, en sa trouble et rétive entité, dé quoi ressentir le seul sentiment qui complète l'être vraiment humain.
En vain son «coeur» s'aigrit-il; peu à peu, sous le fade ennui que ses «idées» répandent autour d'elle--et qui ont l'exécrable propriété de revêtir d'un reflet de leur essence tout ce qu'elle approche... et jusqu'â sa beauté, à mes yeux? Même en lui arrachant la vie, on ne lui arracherait pas sa sourde, opaque, finassière, restreignante et pitoyable médiocrité. Elle est ainsi faite: et je ne sache qu'un Dieu seul qui, sollicité par la Foi, puisse modifier l'intime d'une créature.
Or, pourquoi préféré-je me délivrer, fût-ce d'une façon fatale, de l'amour que son corps m'inspira?--pourquoi ne dois-je pas, enfin, me contenter, (comme le feraient la presque totalité de mes semblables), de jouir, uniquement, de la beauté physique de cette créature, en ne tenant nul compte de ce qui l'anime?
Parce que je ne puis atténuer en ma conscience, par aucun raisonnement, une très secrète certitude--qui en est indivisible--et dont la permanence travaille tout mon être d'un insupportable remords.
Je ressens, en coeur, en corps et en esprit, qu'en tout acte d'amour on ne choisit pas que la part de son désir et que l'on se brave soi-même,--par lâcheté sensuelle,--en se prétendant l'insoucieuse faculté d'exclure de cette forme,--avec laquelle on accepte quand même de mêler la sienne,--l'intime essence qui, l'animant, peut seule produire cette forme et les désirs qui en émanent: on ÉPOUSE le tout. Je dis que tout amoureux cherche inutilement à étouffer en lui cette arrière-pensée qui est absolue comme lui-même, savoir qu'il se pénètre, lui, d'une manière indélébile, de cette ombre de l'âme possédée quand même avec le corps et qu'il espère illusoirement pouvoir exclure de la possession, lorsque l'idée en gêne son plaisir.
Et, ne pouvant, vous dis-je, bannir--en aucun instant de la vie quotidienne--cette évidence intérieure qui m'obsède, savoir que mon moi, mon être occulte, enfin, désormais est imbu de cette âme pâteuse, aux instincts sans lumière, qui ne saurait extraire la beauté d'aucune chose--(alors que les choses ne sont que ce qu'elles sont conçues et que nous ne sommes, en réalité, que ce que nous pouvons admirer en elles, c'est-à-dire y reconnaître de nous),--je vous l'avoue en toute sincérité, je crois avoir commis un acte d'abaissement presque indélébile en possédant cette femme: et ne sachant plus comment me racheter de cet acte, je veux du moins en punir la faiblesse, par une sorte de mort purificatrice. Bref, et quand toute la race humaine devrait en sourire, je prétends garder l'originalité DE ME PRENDRE AU SÉRIEUX, ayant, d'ailleurs, pour devise familiale: Etiamsi omnes, ego non.
Je vous atteste donc une dernière fois, mon cher enchanteur, que,--sans la soudaine, curieuse et fantastique proposition que vous m'avez faite,--tenez, je n'eusse pas entendu sonner cette heure lointaine qu'emporté le vent de ce pâle matin.
Non! j'étais dégoûté de l'Heure, voyez-vous.
Maintenant, comme j'ai le droit de regarder le physique voile d'idéal de cette femme ainsi qu'une dépouille gagnée en un combat dont, victorieux trop tard, je sors mortellement blessé, je me permets, pour résumer l'ensemble de cette soirée sans pareille, de disposer de ce voile en vous disant: «Puisque le pouvoir de votre prodigieuse intelligence vous le permet peut-être, je vous confie, pour le transfigurer en un mirage capable de me donner un change sublime, ce pâle fantôme humain. Et si, dans cette oeuvre, vous délivrez, pour moi, la forme sacrée de ce corps de la maladie de cette âme, je jure, à mon tour, d'essayer,--au souffle d'une espérance qui m'est encore inconnue,--de compléter cette ombre rédemptrice.