Ainsi cette maîtresse, dualité animée qui me repousse et m'attire, me retient à elle par cela même, comme les deux pôles de cet aimant attachent à lui, par leur contradiction, ce morceau de fer.

Toutefois, je ne suis pas d'une nature capable de subir longtemps l'attrait (si puissant qu'il soit) de ce que je dédaigne à moitié. L'amour où nul sentiment, nulle intelligence ne se mêle à la sensation me semble offensant envers moi-même. Ma conscience me crie qu'il prostitue le coeur. Les réflexions très décisives que ce premier amour m'a inspirées, en me donnant un grand éloignement pour toutes les femmes, m'ont conduit au plus incurable spleen.

Ma passion d'abord ardente pour les lignes, la voix, le parfum et le charme EXTÉRIEUR de cette femme, est devenue d'un platonisme absolu. Son être moral m'a glacé les sens à jamais: ils en sont devenus purement contemplatifs. Voir en elle une maîtresse me révolterait aujourd'hui! Je n'y suis donc attaché que par une sorte d'admiration douloureuse. Contempler morte miss Alicia serait mon désir, si la mort n'entraînait pas le triste effacement des traits humains! En un mot la présence de sa forme, fût-elle illusoire, suffirait à mon indifférence éblouie, puisque rien ne peut rendre cette femme digne de l'amour.

Je me suis décidé, d'après ses instances, à lui faciliter l'accès du théâtre, à Londres: ce qui signifie, en d'autres termes, que... je ne me soucie plus de la vie.

Maintenant, pour me prouver que je ne fus pas totalement un inutile, j'ai voulu venir vous reconnaître et vous serrer la main avant de m'effacer...

Voilà mon histoire. C'est vous qui l'avez demandée. Vous voyez que je suis sans remède. Votre main donc et adieu.

XIX

Remontrances

«On ne sçaurait se r'avoir de ce trouble!»
MONTAIGNE.