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Or, il advint qu'une fois,—par un de ces hasards de fins de soupers si fréquents dans la vie brillante,—Georgette fut accompagnée, au petit matin, chez elle, par le jeune Enguerrand de Testevuyde (l'«ami de cœur» de Félicienne), et que celui-ci ne ressortit dudit séjour qu'à l'heure du madère,—toutes circonstances qui furent, naturellement, relatées, le soir même, à Félicienne, grâce à l'empressement de quelques amies sûres.
La commotion qu'elle en ressentit se résolut, d'abord, en une syncope.—De retour à elle-même, elle ne dit rien: mais sa tristesse fut grande. Elle n'en revenait pas. Quoi! sa seule amie, son autre elle-même, lui avait, sciemment, ravi—non pas un de ces messieurs,—mais, qui? celui qui était sacré!… L'outrage de cette inattendue perfidie lui semblait trop absurde, trop immérité, trop méprisable pour valoir une colère. Et puis, elle ne pouvait s'expliquer que Georgette, même emportée par l'essor d'un hystérique affolement, se fût décidée à faire coup double tant sur leur amitié que sur le commun trésor de si rafraîchissants souvenirs que toutes deux perdaient par suite d'une brouille désormais irréparable. Félicienne en ressentit un vide atroce, où se noya jusqu'à l'infidélité d'Enguerrand. Renonçant à comprendre leurs amours, elle les consigna tous les deux à sa porte, sans explication, n'aimant pas le bruit. Et la vie continua pour elle, moins ce couple d'ombres.
Par exemple, la première fois qu'elles se revirent au Bois, oh! ce fut d'une froideur!… Félicienne fut polaire.
Toutes deux étaient en victoria, seules, comme de juste, et incluses au milieu de la file, en l'allée des Acacias.
Félicienne considéra, fixement, sans la saluer, son ex-amie qui, chose bizarre! lui souriait avec l'expansion charmante de jadis. Déconcertée de l'attitude de Félicienne, Georgette leva sur elle ses beaux yeux bleus limpides, avec un air d'étonnement si sincère que Félicienne en fut frappée!—Mais, devant le monde, comment se questionner? Il fallait se tenir. Les deux victorias se croisèrent. Ce fut tout.
On dut se retrouver encore, de temps à autre, en différents soupers. Certes, en ces occasions, Félicienne laissait, moins que jamais, transparaître son ressentiment!… Cependant, Georgette, habituée aux inflexions de voix de son amie, ne la reconnaissait plus et semblait ne rien comprendre à cette réserve glaciale.—«Mais qu'as-tu donc, Félicienne?—Moi? rien: je suis comme d'habitude.» Et, décemment, Georgette ne pouvait pousser plus loin, transformer le souper en explication.—A la longue, la vie va si vite, aujourd'hui, l'insoucieuse inconscience est si grande, les distractions si multiples,—et l'on était si toujours en compagnie,—que l'une et l'autre, durant près de quatre mois, se contentèrent de résumer, chez soi, tous les jours, en quelques soupirs étouffés, suivis d'un ou de divers pleurs furtifs, le chagrin complexe que ce subit attiédissement causait à leurs cœurs sensibles—et que, par un nonchaloir sans nom, elles ne se donnaient même pas la peine d'éclaircir.—Au fait, où les aurait menées une «explication»?
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Elle eut lieu, pourtant!—Ce fut après une soirée de Cirque: elles se trouvaient seules en un salon particulier de cabaret nocturne, attendant, en silence, des messieurs qui allaient venir.
—Enfin, s'écria tout à coup Georgette larmoyante, veux-tu me dire, oui ou non, ce qui t'a pris contre moi? Pourquoi me fais-tu cette peine—dont je sais bien que tu dois souffrir, aussi?