M. Evariste Rousseau-Latouche, député de l'un de nos départements les plus éclairés, siégeait au centre gauche de notre Parlement.
Au physique, c'était un de ces hommes qui ont toujours eu l'air d'un oncle.
Quarante-cinq ans, environ; l'encolure un peu molle, résistante pourtant; la chair des joues offrait quelques menues bouffissures, l'âge ayant ses droits; mais il en humectait chaque matin, de crèmes diverses, la couperose. Le nez long et froid. Les yeux grisâtres. La lèvre inférieure franche, rouge, un peu épaisse: la supérieure très fine et formant la ligne quatrième de la carrure du menton. La voix bien timbrée, précise. Brun encore, mais ceci grâce à ces innocentes «applications» de teinture qui sont de mode.
C'était le type de l'homme de nos jours, exempt de superstitions, ouvert à tous les aspects de l'esprit, peu dupe des grands mots, cubique en ses projets financiers, industriels ou politiques.
En 1876, il avait épousé mademoiselle Frédérique d'Allepraine, la tutrice de cette orpheline de dix-sept ans la lui ayant accordée à cause de l'extérieur, à la fois sérieux et engageant, de cet honnête homme;—et puis les situations se convenaient…
Rousseau-Latouche avait fait sa fortune dans les lins. Il ne s'était enrichi que par le travail—et, aussi, grâce à quelque peu de savoir-faire,—sans parler de certaines circonstances dont il est convenu que les sots seuls négligent de profiter; tout le monde l'estimait donc, de l'estime actuelle.
Au moral, il avait les idées françaises d'aujourd'hui, les idées, ayant cours,—excepté en quelques négligeables esprits. Ses convictions se résumaient en celles-ci:
1o Qu'en fait de religions, tous les cultes imaginables ayant eu leurs fervents et leurs martyrs, le Christianisme, en ses nuances diverses, ne devait plus être considéré que comme un mode analogue de cette «mysticité» qui s'efface d'elle-même—brume traversée par le soleil levant de la Science;
2o Qu'en fait de politique, le régime royal en France (et ailleurs), ayant fait son temps, s'annule également, de soi-même;
3o Qu'en fait de morale pratique, il faut, tout bonnement, se laisser vivre selon les règles salubres de l'honnêteté (ceci autant que possible),—sans être hostile au Bien, c'est-à-dire au Progrès;