L'épreuve était lourde.—Sans doute ils expiaient quelque ancestral crime! Il fallait subir, sans faiblesse, la douleur que Dieu leur accordait, douleur si rude qu'ils pouvaient se croire des élus.

Rousseau-Latouche, en homme de tact, s'aperçut très vite de ce nébuleux sentiment dont leurs organismes moins équilibrés que le sien, les rendaient victimes. Comment l'eussent-ils dissimulé? C'était lisible en leur innocence même—en la réserve qu'ils se témoignaient.

Evariste,—nous l'avons donné à entendre,—était un de ces hommes qui s'expliquent les choses sans jamais s'emporter, son calme énergique lui conférant le don d'étiqueter toujours, d'une manière sérielle, un fait quelconque, sans l'isoler de son ambiance,—et, par conséquent, de le dominer, en l'utilisant même, s'il se pouvait,—dans la mesure du convenable, bien entendu.

Si donc son premier mouvement, instinctif, immédiat, fut de congédier Bénédict sous un prétexte poli, le second fut tout autre, après réflexion:—toute autre!

Étant données, en effet, ces deux natures «phénoménales», il fallait bien se garder, au contraire, de renforcer, en le contrecarrant, en ayant même l'air de le remarquer, cette sorte d'«angélisme» futile, ce cousinage idéal dont il redevait à lui-même de dédaigner d'être jaloux, du moment où il en tenait solidement l'objet réel. Leur honnêteté, qu'il sentait impeccable, le garantissait. Dès lors, il ne pouvait qu'être flatté, dans sa vanité d'homme de quarante-cinq ans, d'avoir pour femme une personne, qu'un jeune homme aimait—et aimerait—en vain! La qualité de leur inclination réciproque, il la comprenait exactement. C'était une sorte d'affectif, de morbide et vague penchant, éclos de trop mystiques aspirations et sans plus de consistance matérielle que le vertige résulté d'un duo de musique allemande, chanté avec une exagération de laisser-aller. Il lui suffirait, à lui, Rousseau-Latouche, d'un peu de circonspection pour circonscrire ce prétendu «amour» dans ces mêmes nuages d'où il émanait, et paralyser, d'avance, en lui, toutes échappées vers nos pâles mais importantes réalités. Il était bon de temporiser. Rien d'alarmant, en cette fumée juvénile, qui se dégageait—d'un couple de cerveaux ébriolés par une manière de tour de valse,—dans l'azur, et qui se disséminerait de soi-même au vent des désillusions de chaque jour.

Tous deux étaient, à n'en pas douter, d'une intégrité de conscience aussi évidente que la transparence du cristal de roche; ils étaient incapables d'un abus de confiance, d'une déshonnête chute en nos grossièretés sensuelles,—enfin d'un adultère, pourvu, bien entendu, que le Hasard ne vînt pas les tenter outre mesure. Son mariage leur était aussi désespérant que sacré,—car leur nature était de prendre au sérieux ces sortes de choses au point qu'ils eussent rougi de s'embrasser en cachette comme d'une insulte mutuelle! Dès lors, tous deux ne méritaient, au fond—(avec son estime!)—qu'un doux sourire. Il était l'homme,—eux étaient des enfants,—des «bébés» ivres d'intangible!—Conclusion: la ligne de conduite que lui dictaient la plus élémentaire prudence et le sentiment de sa rationnelle supériorité, devait être de fermer les yeux, de ne rien brusquer, de laisser, enfin, s'user, faute d'aliment physique, ce platonique «amour» qui,—supposait-il,—si nulle absolvable occasion, nulle circonstance… irrésistible… ne leur était offerte, pour ainsi de force, n'avait rien de vraiment sérieux,—et qu'au surplus les souffles hivernaux de la rentrée à Paris (en admettant, par impossible, qu'il durât jusque-là) dissiperaient comme un mirage. Il n'en resterait entre eux trois qu'un innocent souvenir de villégiature,—agréable, même, à tout prendre.

Cependant, les soirs,—dans les promenades aux jardins,—au déjeuner, au dîner, surtout dans le salon, lorsqu'on s'y attardait en causerie,—quelle que fût la retenue froide qu'ils se témoignaient, Frédérique et Bénédict semblaient se complaire à ne parler que d'«idéalités» de surexistence par delà le trépas, d'unions futures, de nuptiales fusions célestes,—ou de choses d'un art très élevé,—choses qui, pour M. Rousseau-Latouche, n'étaient, au fond, que des rêveries, des jeux d'esprit, du clinquant.

En vain cherchait-il, de temps à autre, à ramener la conversation sur un terrain plus solide,—le terrain politique par exemple:—on l'écoutait, certes, avec la déférence qui lui était due; mais, s'il s'agissait de lui répondre, on ne pouvait que se reconnaître trop peu versés en ces questions graves, et aussi d'une intelligence trop insuffisamment pratique, pour se permettre de risquer un avis en cette matière.—De sorte que, par d'insensibles fissures, la conversation glissait entre les mains (cependant bien serrées) du conversateur, et s'enfuyait en rêves mystiques. Bref, ils avaient l'air de fiancés que séparait un tuteur opiniâtre, et qui, à force d'ennuis, devenus insoucieux de se posséder sur la terre, faisaient, naïvement, leurs malles devant lui, Rousseau-Latouche, député du centre, pour les sphères éthérées.

C'était l'absurde s'installant dans la vie réelle.

Ceci dura quinze longs jours, au cours desquels Evariste, tout en n'ayant qu'à se louer de sa femme et de Bénédict au point de vue des convenances, en était tout doucement arrivé à se sentir comme étranger chez lui. Il ne pouvait s'expliquer ce phénomène, trouvant au-dessous de sa dignité de prendre au sérieux l'impalpable. Bien souvent il avait eu, de nouveau, la violente démangeaison de congédier Bénédict,—poliment, mais en ayant soin d'isoler Frédérique de cette scène d'adieux qui, présumait-il, ne se fût point terminée sans tiédeur. Et toujours le motif qui l'avait maintenu dans l'espèce de neutralité modérée dont il avait préféré l'option dès le principe, n'était autre que la dédaigneuse pitié qu'il ressentait, disons-nous, pour cet immatériel amour, et qu'il eût eu l'air de reconnaître, comme VALABLE, en s'effarouchant. Oui, c'était un homme trop soucieux de sa dignité morale pour accéder à cette concession risible.