«Allons! Comme j'ai mal à l'estomac, mon Dieu! Mais, c'est peut-être un peu—la faim? Allons, ce n'est rien. D'ailleurs, vous devez être à jeun, mes filles, vous aussi? Car, si je me rappelle, il n'y a plus rien? Donc, rendons gloire à Dieu. Les saints ont peu mangé… Ce ridicule est moins pénible que l'indigestion de ceux dont l'espièglerie misérable nous vole le nécessaire… Écrivez. Pourquoi ne dites-vous rien? Êtes-vous là seulement?
«Nous les plaignons d'avoir été assez bêtes pour se donner un mauvais estomac à force de rire de notre jeûne: chacun son lot: ce sont des gens qui ne trouvent rien de plus doux à leur être ni de plus divertissant que d'escamoter le pain de leurs frères,—pour ricaner de les voir maigrir, faute d'aliments. Ils n'oublient qu'une chose, c'est qu'il est aussi ridicule de mourir d'indigestion que de faim, d'embonpoint que de maigreur,—et qu'ils mourront sans rire, même de nous.
«Ma fille, tiens, je t'en prie, je t'en supplie,—ne me fais pas parler davantage d'autre chose que de… Obéis-moi! Je suis ton père! tiens, me voici à tes genoux!
—Mon père! voyez quelle exaltation! Ce que vous faites est-il raisonnable? Devant un pareil acte, comment penser que vous jouissez du bon sens nécessaire pour dicter des choses lisibles, comme du temps où vous écriviez?… Croyez-vous! C'est dans l'intérêt de votre gloire que nous vous supplions de vous mettre au lit, de vous reposer.
—Ah! cruelle enfant! Sois… non, je ne veux pas maudire personne, pas même celle qui… Sache que c'est le souffle de Dieu! O murmures du souffle de Dieu! O misère de l'humilité divine! Il faut le bon vouloir de ces péronnelles pour qu'on entende murmurer en des vers le souffle de Dieu!… Vois, vieillard, comme ton œuvre…
Les filles n'étaient pas toujours rebelles à l'irascible vieillard.
Alors, à tâtons, dans l'obscurité, il atteignit le dossier d'un siège, auprès de la table, s'assit, s'accouda, fermant les paupières.
… Et voici que la voix de Milton, lente et sublime… Il disait:
«Salut, lumière sacrée, fille du ciel née la première…»
Et ce fut un texte inconnu des générations.