MOÏSE.
«La chaîne des événements ténébreux que je vais prendre sur moi de retracer (malgré mes cheveux blancs et mon dédain de la gloriole), me paraissant comporter une somme d'horreur capable de troubler de vieux hommes de loi, je dois confesser, in primis, que si je livre ces pages à l'impression, c'est pour céder à de longues prières d'amis dévoués et éprouvés. Je crains même d'être, plus d'une fois, dans la triste nécessité d'atténuer,—(par les fleurs de mon style et les ressources d'une riche faconde),—leur hideur insolite et suffocante.
Je ne pense pas que l'Effroi soit une sensation universellement profitable: le trait d'un vieil insensé ne serait-il pas de la répandre, à la volée, à travers les cerveaux, mû par le vague espoir de bénéficier du scandale? Une découverte profonde n'est pas immédiatement bonne à lancer, au pied levé, parmi le train des pensées humaines. Elle demande à être mûrement digérée et sassée par des esprits préparateurs. Toute grande nouvelle, annoncée sans ménagements, peut alarmer, souvent même affoler bon nombre d'âmes dévotieuses, surexciter les facultés caustiques des vauriens, et réveiller les antiques névroses de la Possession, chez les timorés.
Bien est-il vrai, cependant, que faire penser est un devoir qui prime bien des scrupules!… Tout pesé, je parlerai. Chacun doit porter en soi son aliquid inconcussum!—D'ailleurs, mon siècle me rassure; pour quelques esprits faibles que je puis atteindre, il est de nombreux esprits forts que je puis édifier. J'ai dit «esprits forts» et je ne parle pas au hasard. Quant à la véracité de mon récit, personne, je le parierais, ne la plaisantera outre mesure. Car, en admettant, même, que les faits suivants soient radicalement faux, la seule idée de leur simple possibilité est tout aussi terrible que le pourrait être leur authenticité démontrée et reconnue.—Une fois pensé, d'ailleurs, qu'est-ce qui n'arrive pas un peu, dans le mystérieux Univers?
J'ai dit «mystérieux» et non «problématique»: et (qu'il me soit permis de le répéter), je ne parle pas au hasard.
Oiseuses seraient toutes digressions, crayonnées à la hâte et sans critère, sur ce sujet.
Maintenant,—puissent mes Lecteurs en être bien persuadés!—ce ne sont pas des lauriers purement «littéraires» que je brigue. En vérité, s'il est un objectif, un non-moi, que je méprise au delà même des expressions licites à la langue d'un mortel élégant, je puis bien dire que ce sont les «Belles-Lettres» et leurs suppôts!
—Foin!
Réduit à me présenter moi-même au Public, n'est-il pas urgent de me décrire tel que je suis, une fois pour toutes, au moral et au physique?
J'ai perdu, sans fruit, une partie de mon intelligence à me demander pourquoi les êtres qui m'ont vu pour la première fois ont pris des figures convulsées par le rire et des attitudes désolantes. Mon aspect, sans me vanter, devrait, au contraire, j'imagine, inspirer des pensées, par exemple, comme celle-ci: «Il est flatteur d'appartenir à une espèce dont fait partie un pareil individu!…»