—Je ne sais ce qu'ont mes yeux, dit-elle en m'obéissant; mais je juge, aux clignements des paupières, que c'est autant dans l'intérêt des autres que dans le mien, que je dois porter ces lunettes épaisses.
Il y eut un silence.
Je compris que le moment était venu de glisser un madrigal, la situation me paraissant même l'exiger impérieusement! Mais, au moment où j'ouvrais la bouche pour placer une comparaison avec les astres les plus énormes de la voûte céleste (aimés des anges nocturnes), un autre personnage apparut derrière la porte vitrée: c'était Lenoir.
Aussitôt qu'il m'eut reconnu, ses sourcils élevés et disparates se défroncèrent, il entra comme un boulet de quarante-huit, se précipita dans mes bras sans dire un mot, avec une franche expansion qui faillit me renverser.
Il m'étouffait.
—Me voilà! lui dis-je, et je vois avec une joie véritable, mon cher Lenoir, que vous n'avez pas souffert des années? Toujours fort et vigoureux! ajoutai-je en souriant et en me palpant pour m'assurer si je n'avais pas quelque chose de cassé dans mon armature.
Il appela les domestiques, en s'essoufflant, pendant que sa femme me remplissait un verre de madère; il fit monter mes effets dans la chambre qui m'était destinée. Après quoi, nous passâmes au salon et nous nous mîmes à causer.
CHAPITRE VI
JE TUE LE TEMPS AVANT LE DÎNER
Tu te tairas, ô voix sinistre des vivants!
LECONTE DE LISLE.