Le Japon en 1866
Par
Le Comte Charles de Montblanc
(Article extrait de l'ANNUAIRE ENCYCLOPÉDIQUE publié par les Directeurs de l'Encyclopédie du XIXe Siècle).
Paris
1866
JAPON. – Ce pays mérite une attention sérieuse. Les éléments de puissance véritable qu'il renferme et les avantages qu'il offre à l'Occident, au point de vue des relations commerciales, donnent à la question japonaise un intérêt considérable. Par le spectacle que nous présente cette contrée de l'extrême Orient, le caractère de ses habitants, la direction particulière du courant qui maîtrise aujourd'hui la majorité des esprits et la nature des obstacles qui sont opposés à ce courant, nous pouvons juger la portée des événements qui se passent au Japon; nous acquerrons alors cette conviction: c'est qu'il dépend de l'Europe de grandir en de vastes proportions l'avantage réciproque de ses relations japonaises.
Toutes les nations européennes ont au Japon un intérêt commun qui se trouve d'accord avec l'intérêt japonais. La Russie seule, agissant en cela comme une puissance asiatique, sépare son action et cherche à se créer une mer intérieure à l'orient de son empire. De l'île Saghalien elle marche sur Jesso pour épier de là toute fausse démarche de la part de l'Europe vis-à-vis du Japon. Elle sait que seule elle pourrait profiter de l'injustice; mais le résultat, quel qu'il soit, dépend encore de l'Europe, et cette suprême influence résulte de ce seul fait: c'est que le Japon est disposé à donner toutes satisfactions à l'Europe dans la poursuite légale de ses légitimes intérêts, qui sont aux mains de la civilisation japonaise. La majorité des Japonais désirent, en effet, posséder les conquêtes de notre civilisation. Le fait n'est pas nouveau: en isolant les actes momentanés de fanatisme excités par des hostilités intérieures ou provoqués par notre attitude blessante en bien des circonstances, l'histoire du passé, d'accord avec l'observation actuelle, nous montre les Japonais réellement intelligents et bienveillants. Aujourd'hui, comme au xvie siècle, leur intelligence pénétrante les entraîne vers le mouvement civilisateur de l'Occident; mais, aujourd'hui comme alors, ils ont l'intention bien arrêtée de se défendre contre d'injustes prétentions. A la suite de la première apparition des Portugais chez eux, en 1543, on les vit pris d'une véritable fièvre de progrès. Les mémoires du temps parlent de la bienveillance des différents rois du pays qui recevaient les étrangers, les interrogeaient et profitaient de toute idée tendant au développement matériel ou moral. En peu de temps le christianisme fit des prosélytes nombreux, au milieu d'un enthousiasme sincère et réfléchi, ce qui nulle autre part, dans l'extrême Orient, ne s'est montré. Ces succès très-légitimes inspirèrent aux Européens d'injustes prétentions: c'était appeler la réaction et elle ne tarda pas à se manifester. Le Japon rentra, en 1638, dans une politique d'isolement complet, après avoir violemment arraché de son sein tout vestige étranger.
Dans cet épisode de l'histoire de nos relations avec l'empire japonais, ce qu'il y avait d'utile et de légitime, de désirable pour les deux peuples, se trouva momentanément condamné avec l'injustice de nos procédés; mais avouons, enfin, que si nos pères ont eu à subir alors ce déchaînement de toutes les violences, ils ne pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes et aux abus de toute espèce dont ils s'étaient rendus coupables. Ce souvenir d'histoire ancienne n'est pas inutile, quoique plusieurs termes soient changés dans le problème tel qu'il est maintenant posé; il est bon que toute expérience puisse profiter. Notre intérêt ne peut donc être satisfait entièrement que par la justice, s'éclairant d'une connaissance exacte des désirs, des besoins et des tendances du peuple japonais. Respecter ce qui est, en familiarisant nos alliés aux principes de notre civilisation, est pour nous un moyen plus sûr de faire tomber tout ce que condamne cette civilisation, que de s'élever, armés de la force brutale, contre un ordre encore respecté. Le système de violence aurait, de plus, l'inconvénient de créer, s'il pouvait réussir, un édifice factice et sans avenir, tandis que nos intérêts bien entendus exigent la marche d'un progrès normal, provoqué par notre simple contact, mais réglé par l'autonomie japonaise dont l'indépendance peut seule assurer le développement progressif.
Après ces considérations générales, dont on ne méconnaîtra pas l'importance, nous avons à nous occuper des événements remarquables qui se sont accomplis au Japon depuis la publication de notre dernier volume. Le plus remarquable est, sans contredit, le succès (24 novembre 1865) de la démarche faite auprès du Mikado, pour obtenir son consentement à l'ouverture d'Osacca, stipulée dans les traités conclus par le Taïkoune. Ce fait est un triomphe pour la diplomatie européenne, qui, par là, commence à sortir de la voie étroite et fausse où elle s'était engagée pour entrer, à l'égard du Japon, dans la situation vraie, dans l'ordre légal qu'elle avait trop longtemps ignoré ou méconnu. Jusqu'alors, les gouvernements étrangers n'avaient voulu reconnaître que la seule autorité du Taïkoune; ils étendaient même cette autorité reconnue souveraine sur le Japon tout entier. Si cette disposition avait pu faire disparaître ou soumettre le reste de la nation, c'eût été peut-être simplifier la question; mais comme les autres chefs s'obstinent à rester ce qu'ils sont, il faut bien en tenir compte. Le Taïkoune est certainement un grand prince; mais nous placer exclusivement vis-à-vis de lui, dans ses États, à l'exclusion des autres États et des autres princes japonais, c'est former un parti dans ce pays, c'est déconsidérer le prince qui accepte cet ordre de choses, c'est créer, sans nécessité aucune, toutes les complications possibles pour nous, pour le peuple auquel nous nous adressons, et pour notre premier allié que nous voulons grandir.
Là se trouve la source de toutes les contrariétés que nous avons subies, des crimes dont quelques étrangers ont été les victimes, de la froideur des relations superficielles que nous rencontrons chez un peuple naturellement doué d'une extrême politesse, et de plus entraîné, aujourd'hui comme au xvie siècle, par d'ardentes sympathies pour les nations occidentales. Nous jetons sur le Taïkoune, vis-à-vis de ses pairs, la couleur d'hostilité que nous donne notre position exclusive dans le pays, et son pouvoir en a sérieusement souffert. Il est chansonné, même dans ses États, dans les établissements publics, dans les maisons de thé, où se rencontrent cependant des surveillants de police. La dernière chanson en vogue est intitulée: la Vieille Chaussure. Il y est dit que, lorsqu'une chaussure (les chaussures sont au Japon d'une légèreté qui ne permet pas le raccommodage) est usée, si on la raccommode dans son côté le plus mauvais, il faut successivement réparer chaque endroit pour revenir aussitôt à la première réparation. Le plus simple est alors d'en choisir une neuve. Cette chanson a pour refrain une allusion à la famille taïkounale.