La France n'entre dans ce commerce que pour 703,000 fr. à l'importation et 1,569,000 fr. à l'exportation. La plus grande part appartient à l'Angleterre, pour une valeur totale de 37,620,000 francs. Ces chiffres sont faibles, vis-à-vis d'une terre qui donne tant d'espérances. Mais il faut remarquer qu'il y a progrès constant depuis le début commercial; en 1863 le commerce extérieur a été de 88 millions dont 63 d'exportation et 24 d'importation. Le Japon ne pourra d'ailleurs réaliser les espérances conçues que le jour où les intérêts privés seront seuls en présence.
D'après le traité de paix, d'amitié et de commerce signé à Yedo le 9 octobre 1858, entre la France et le Japon, les villes et ports de Hakodadi, Kanagaoua et Nangasaki devaient être ouverts au commerce et à la résidence des Français, à dater du 15 août 1859. Ensuite devait être faite l'ouverture de quatre autres ports et villes à des époques déterminées: le 1er janvier 1860 était fixé pour l'ouverture de Nigata, ou d'un autre port sur la côte ouest de Nippoune, dans le cas où cette ville n'aurait pas un port reconnu d'accès convenable. L'ouverture de Yedo était marquée au 1er janvier 1862, et enfin Shiogo et Osaka le 1er janvier 1863. Dès le principe, Kanagaoua fut échangé contre Yokohama, placé à côté sur la même baie, et dont les navires peuvent approcher davantage. Le port de Nigata fut déclaré impraticable; mais nous voici en l'an 1865, et nous en sommes encore réduits aux trois villes de Nangasaki, Yokohama et Hakodadi. De ces trois points, Yokohama forme la station la plus importante, et c'est là que se concentrent presque toutes les affaires.
On pourrait supposer que le mouvement commercial serait plus important, si les quatre ports qui devraient être ouverts l'étaient en effet. Mais, serait-il réellement de notre intérêt, en admettant de notre côté le droit d'exiger l'ouverture de ces ports, de poursuivre violemment l'exécution des engagements, au lieu d'en rechercher la réalisation par l'habitude des rapports bienveillants et avantageux pour les deux partis? Tout ce qui précède vient aboutir ici pour répondre à cette interrogation. Je ne m'arrêterai pas sur la question de droit, car dans la lettre du traité est exprimé un engagement formel qui lie le gouvernement japonais, je ferai simplement remarquer que cet engagement se complique de circonstances qui lui enlèvent son caractère absolu. En effet, c'est la présence des étrangers, qui elle-même a amené les complications qui momentanément entravent le gouvernement dans la réalisation de ses promesses. Nous ne pouvons donc pas nous montrer par trop sévères pour un état de choses dont nous sommes nous-mêmes la cause; surtout si nous nous rappelons la manière dont a été posé le principe de l'admission étrangère en présence de la flotte et des canons du commodore Perry. Une seule raison pourrait nous permettre de poser notre droit dans toute sa rigueur, ce serait la mauvaise foi du gouvernement taïkounal. Sur ce point, nous sommes suffisamment édifiés par la connaissance des pouvoirs publics au Japon, par l'intérêt même du taïkoune et par la franchise de plusieurs actes importants de son gouvernement. Cette franchise se montre dans la communication qui fut faite par les ministres de Yedo d'un décret d'expulsion lancé par le mikado contre les étrangers et notifié à la cour de Yedo, qui, tout en protestant, faisait, dans une démarche pénible, l'aveu de son rôle secondaire. Cette même netteté d'action se retrouve dans l'initiative que prit le gouvernement taïkounal de faire retirer au mikado son décret, ce qui eut lieu à la suite d'une grande assemblée de la noblesse réunie en octobre 1863 à Osaka. Enfin le fait le plus significatif se passa, ce printemps dernier, à Paris, où les ambassadeurs japonais engagèrent le taïkoune avec l'Europe contre un prince japonais. Cet engagement fut en effet exécuté dans la part que prit la cour de Yedo à la démonstration alliée contre le prince de Nagato.
De ces considérations, il résulte que nous n'avons certainement pas le droit de nous montrer violents dans la revendication absolue des priviléges que nous concèdent les traités. En admettant même que notre droit fût absolu et hors de toute discussion, notre intérêt particulier nous conseillerait encore, pour conquérir et étendre notre position, de n'user que de persuasion vis-à-vis du peuple et de Yedo, et de n'user de rigueur que d'accord avec le taïkoune. Ce résultat reste le même, quelles que soient nos préoccupations de conquête ou de sympathie. Que nous envisagions l'intérêt colonial au point de vue de la supériorité de race qui procède par substitution, ou bien, au contraire, sous le rapport des relations sympathiques qui procèdent par union, cet intérêt nous dictera toujours la même conduite d'échanges, de services et d'alliance taïkounale. En parlant de l'intérêt colonial dirigé par l'esprit de conquête, il ne s'agit évidemment pas ici d'un refoulement immédiat et complet, mais comme un caractère se retrouve dans chaque détail d'une action qui émane de lui, il n'est pas hors de propos de l'envisager franchement et dans son entière expression. Sous ce rapport nous dirions que le système de substitution réalise un intérêt plus immédiat, mais que son triomphe complet serait un malheur par l'immobilité et la désorganisation qu'amènerait l'expansion exclusive d'une seule tendance; les peuples ont chacun leur aptitude spéciale, et de cette diversité d'aptitude, aussi nécessaire à l'harmonie sociale que la diversité des couleurs à l'harmonie de la lumière, naît le mouvement qui conduit au progrès. Du reste, quoi qu'il en soit des conséquences, le fait ne pourrait, dans notre intérêt, se produire, même partiellement, à cause de l'éloignement de cette nation, du nombre de sa population, et enfin du courage et de l'intelligence qui distinguent le peuple japonais.
Toute violence qui pourrait réunir la nation entière contre l'étranger ne trouverait donc pas de compensation, même au point de vue d'envahissement. Le système opposé qui cherche l'expansion en conservant et développant le génie spécial de chaque peuple, ne trouverait, à plus forte raison, aucune satisfaction possible dans la voie de lutte. La politique proposée est ainsi la seule possible, et c'est à son abri que nous devons rechercher notre intérêt avec et dans l'intérêt japonais. Notre but doit être d'aider au développement naturel de ce peuple, dans son génie spécial, et de retrouver chez lui de nouveaux éléments d'activité pour nous-même. Sa situation empêche toute jalousie de notre part; il nous est donc facile de rester dans les limites tracées par la raison. Le moyen sera l'alliance avec le taïkoune, et l'emploi de la force d'accord seulement avec les actes de son gouvernement. Il a tout intérêt à se mettre à la tête d'un mouvement dont la conséquence sera pour lui-même une augmentation de puissance, qui le rendra l'arbitre souverain du Japon. L'indécision de notre politique peut seule le faire hésiter. A l'abri de l'alliance taïkounale, les intérêts pourront se rapprocher et s'étendre; les rapports commerciaux amèneront des rapports industriels avec le magnifique horizon des richesses minéralogiques et agricoles; deux civilisations pourront alors, à travers les mers immenses et des peuples engourdis, se donner la main avec confiance, et se prêter un mutuel concours dans le développement de leurs sociétés.
FIN.