Vernol, qu'elle avait jeté dans le même excès, fut saisi d'une fièvre putride dont il eut beaucoup de peine à revenir, et, peu de mois après son rétablissement, la petite vérole lui fit essuyer des ravages qui le défigurèrent totalement. Il fut encore très mal et ne fit que languir depuis.
Mon père avait prévu tous ces événements; nous nous entretenions souvent sur ce sujet. Je sentis mieux que jamais le prix de ses soins, et mon coeur avait peine à soutenir les épanouissements qu'il ressentait pour lui.
Nous nous ménageâmes de plus en plus: plus tendres, plus voluptueux et délicats que passionnés, nous passions souvent des nuits dans les bras l'un de l'autre, sans autre plaisir que celui d'y être, accompagné de douces caresses.
Quelquefois, rappelant à ma mémoire ce qui s'était passé, le souvenir m'en donnait un vrai chagrin; et dans une de ces nuits heureuses où mon coeur plein de lui jouissait de toute sa félicité, il m'échappa de le lui faire connaître: j'en versais des larmes.
— Qu'as-tu donc, ma chère Laurette? Pourquoi répands-tu des pleurs? Tes joues viennent d'en mouiller les miennes.
— Ah! cher papa, vous ne devez plus m'aimer, vous ne pouvez plus estimer votre fille. Je ne peux concevoir comment, dépendante de vous et de vos volontés, vous avez pu vous prêter aux écarts et aux extravagances d'une imagination fascinée, et permettre que je m'y livre.
(Discours du père)
— Es-tu folle, ma chère enfant? Crois-tu que je fasse dépendre mon estime et mon amitié des préjugés reçus?
Qu'importe qu'une femme ait été dans les bras d'un autre amant si les qualités de son coeur, si l'égalité de son humeur, la douceur de son caractère, les agréments de son esprit et les grâces de sa personne n'en sont point altérés, et si elle est encore susceptible d'un tendre attachement?
Crois-tu qu'elle ait moins de prix qu'une veuve, à mérite égal, sur qui l'on aura jeté quelques gouttes d'eau et marmotté des paroles pour lui permettre de coucher avec un homme au su de tout le monde, et d'en promener les fruits avec ostentation? Dis-moi, n'en a-t-elle pas plus que tant de veuves, et même de prétendues filles dont le mérite est inférieur? Les femmes sont-elles donc comme les chevaux, auxquels on ne met de prix qu'à proportion qu'ils sont neufs? Ecoute mes principes, ma chère fille, je serai satisfait s'ils peuvent te tranquilliser et te persuader que je t'aime aussi tendrement et que je ne t'estime pas moins qu'auparavant." Rien ne me surprend si peu que de voir faire une infidélité, quoiqu'on ait le coeur rempli d'une affection bien tendre pour un objet qu'on chérit uniquement; j'en suis un exemple pour toi. Je t'aime, ma Laurette, et mon amour est né presque avec toi; je peux même assurer que tu avais à peine sept ans que je n'aimais uniquement que toi; tu remplis entièrement mon coeur. T'en ai-je moins fait infidélité avec Lucette, avec Rose et même avec Vernol? Crois-moi, cette action, qui tient à la constitution de nos organes, est trop naturelle pour n'être pas pardonnable, tandis que l'inconstance, qui provient du sentiment, ne me le paraît pas lorsque l'objet auquel nous sommes engagés par les liens de l'estime, de la bonne foi, de la reconnaissance, et par son attachement, ne nous en donne pas lieu. Encore faut-il des sujets très graves pour autoriser un dégagement entier: comme la méchanceté du coeur, l'aigreur dans le caractère et l'emportement journalier dans une humeur récalcitrante. Mais j'ai supposé un choix heureux: alors l'inconstance, suivant moi, décèle un coeur léger, ingrat, perfide et mauvais; je n'en ferais jamais un ami. Tout homme capable de perfidie et d'inconstance pour une femme qui a de la délicatesse dans les sentiments, et un esprit agréable et cultivé, qui s'est livrée à lui et à sa discrétion, est toujours perfide et inconstant pour son ami.