"Si cette nature a comblé les hommes de faveurs, elle n'a pas été tout à fait injuste ni marâtre avec elles: les femmes portent un vide qu'une nécessité perpétuelle, un appétit indépendant d'elles les porte à remplir. Si l'un ne le peut ou ne le veut pas, un sentiment plus fort qu'elles et que tous leurs préjugés en appelle un autre; mais le choix dépend de leur goût. En effet, pourquoi vouloir absolument qu'elles souffrent les approches et les caresses de tel objet qu'elles abhorrent? Que peut produire une union qu'elles détestent et qui les révolte? Rien, ou des avortons qu'elles ont en horreur. Combien en voit-on d'exemples? C'est dans de pareilles conjonctures, qui ne sont que trop multipliées, que le secours d'une désunion entière serait bien nécessaire. Elles tiennent de leur existence et de leur constitution le droit de choisir, et même de changer si elles se sont trompées. Eh! qui ne se trompe pas? Enfin, c'est ce droit né avec elles qui les rend plus inconstantes que les hommes, qui tiennent des lois générales d'être plus infidèles.
"S'il est en elles, par la constitution de leur sexe, un degré de volupté plus grand, un plaisir plus vif ou plus durable que dans le nôtre, qui les dédommage en quelque sorte des accidents et des peines auxquels elles sont soumises, quelle injustice de leur en faire un crime! leur tempérament dépend-il d'elles? De qui l'ont-elles reçu? Leur imagination, plus aisément frappée et plus vivement affectée en raison de la délicatesse et de la sensibilité de leurs organes, leur curiosité excessive et ce tempérament animé leur présentent des images qui les émeuvent violemment, et qui les obligent de succomber d'autant plus aisément que le moment présent est, en général, ce qui les remue avec le plus d'énergie.
"Ecartons donc la contrainte produite par la jalousie, enfantée par l'amour-propre et l'égoïsme; elles reviendront bientôt d'elles-mêmes et sauront, mieux que les hommes, connaître leurs pertes. Il se trouvera, sans doute, des exceptions, mais où n'y en a-t-il point? D'ailleurs, mériteront-elles des regrets? Apprenons donc à nous prêter à leur essence, rendons plus léger le joug qui leur est imposé, chargeons de fleurs les liens dans lesquels elles sont engagées, pour captiver leur esprit, subjuguer leur coeur et fixer l'inconstance qu'elles ont reçue de la nature. Passons-leur une infidélité, s'il est nécessaire, pour ne point les aliéner, ce qui arriverait bientôt, sans doute, si les chaînes leur paraissaient trop pesantes et trop resserrées; sans cela, cette belle moitié du genre humain serait trop malheureuse. Mais ce qu'il y a de singulier c'est que, si ces principes ne sont point autorisés, ils n'en sont pas souvent moins suivis en beaucoup de parties et dans bien des climats.
— Mais, cher papa, si les femmes n'ont pas reçu, comme les hommes, un droit à l'infidélité, pourquoi voit-on un nombre d'entre elles qui, non seulement s'arrogent une telle prétention, mais encore qui la portent beaucoup plus loin puisqu'elles la poussent jusqu'à la publicité? Il faut donc que ce penchant tienne autant à la constitution de notre sexe qu'à celle du tien.
— Erreur, ma fille: dans ton sexe, c'est un écart excessif des lois générales de la nature, dans lequel les individus sont portés ou entraînés par un assemblage de circonstances où il entre souvent de la nécessité, où, souvent aussi, le penchant n'entre pour rien et dans lequel la plus grande partie ne reste que par les mêmes circonstances dont la chaîne se perpétue, ou par fainéantise, habitude, gourmandise, mépris d'elles-mêmes, et tant d'autres raisons que je ne peux te détailler. Tu vas voir, par les effets qui en résultent, que la nature même s'y oppose fortement puisque cet écart, poussé jusqu'à son dernier période, emporte avec lui des malheurs, des maux affreux, des suites fâcheuses et tout ce qu'on peut imaginer de plus funeste. Effets qui ne sont point produits par l'infidélité des hommes qui ne voient point de femmes publiques.
"Je dois, en premier lieu, te faire une comparaison qui te rendra plus sensibles et plus claires ces lois générales de la nature. Que, dans vingt vases différents, on verse une même liqueur, qu'on la survide dans le vaisseau d'où elle est sortie, elle ne change point de nature, elle sera tout au plus affaiblie par la transvasion si elle est spiritueuse. Mais que, dans un même vase, on verse vingt liqueurs différentes et hétérogènes, il s'établit une fermentation qui change la combinaison naturelle de ces liqueurs; qu'on vide ce vase sans le rincer ni l'essuyer, les parois, infectées de la liqueur fermentée, suffiront pour insinuer un levain qui changera l'essence d'une seule des vingt qu'on remettrait dedans; ou qu'on prenne une goutte de cet assemblage fermenté, et qu'on la mette dans le vaisseau qui en contient une seule, l'effet en sera le même.
"De cet exemple, voici les conséquences: qu'un homme sain se joigne à plusieurs femmes, il ne peut en résulter aucun mal; c'est la même liqueur versée dans plusieurs vases. Mais qu'une femme, fût-elle même très saine, s'unisse à plusieurs hommes coup sur coup qui ne seraient pas infectés, cette diversité de semence produira, par la fermentation aidée et accélérée par la chaleur du lieu, les effets les plus dangereux.
"Qu'une fille, une femme jeune, jolie, libre et indépendante, mais de la lie du peuple et, par conséquent, sans éducation, sans soin, sans propreté, sans précaution, se trouve abandonnée à là publicité, soit par son propre besoin, soit par celui de vieilles coquines qui, fondant sur ses appas leurs avantages, la dirigent et l'entraînent dans cette affreuse conduite, soit par les suites d'un engagement où la séduction des hommes l'aura jetée, soit enfin par tempérament ou libertinage de caractère, reçoive plusieurs hommes en un jour et presque à la suite l'un de l'autre, il est constant qu'elle ne tardera pas à être infectée: ce sont différentes liqueurs versées dans un même vase; elle peut même être sujette à des fleurs blanches très âcres, à des reliquats de règles de mauvaise qualité, à des ulcères de matrice. Les semences de ces différents hommes, qui sont hétérogènes, soit par la diversité du tempérament des individus, soit par la prodigieuse différence qui se trouve dans l'état de leur santé, - tels que ceux qui ont des maladies cutanées qui les rendent encore plus âpres auprès des femmes, tels encore que ceux qui ont des maladies habituelles qui n'ôtent point la puissance génératrice, et autres de cette espèce -, mêlées les unes avec les autres dans le même lieu, où déjà se trouve quelquefois en lui-même une liqueur viciée ou tout au moins en disposition de l'être, ces semences fermentent avec plus d'aisance et de promptitude par la chaleur, s'aigrissent, se tournent en acide et deviennent un poison d'autant plus subtil que la matière qui l'a produit l'est elle-même; ce qui prouve que les femmes ne sont point faites pour être infidèles, et encore moins pour la prostitution.
"D'après ce résumé, qui tient à la saine physique, à la raison et à l'expérience, il est certain que, du moment où il s'est trouvé des femmes livrées à cet abandon général, la contagion a dû se développer dans les sources de la vie.
Ce qui n'est malheureusement que trop général, et, de la plus vile populace où elle a probablement commencé, elle est montée jusques aux grands.