Il en est d'autres, au contraire, d'un tempérament fougueux, mais que les préjugés de l'éducation et la timidité ont enthousiasmés pour le nom d'une vertu dont ils ne connurent jamais l'essence; ils détournent les éjaculations naturelles de leur coeur pour en diriger les élans vers des êtres fantastiques. L'amour est un dieu profane qui ne mérite pas leur encens; et si, sous le nom d'hymen, ils lui sacrifient quelquefois, ils deviennent des fanatiques qui, sous le titre d'honneur, déguisent leur dure jalousie. C'est pour nous un blasphème que d'exprimer l'amour.

Ainsi, ma chère Eugénie, il ne faut choquer personne; gardons nos confidences libertines pour nous égayer dans le particulier; c'est à toi seule que je veux ouvrir mon coeur; c'est uniquement pour toi que je ne couvrirai d'aucune gaze les tableaux que je mettrai sous tes yeux. Ils seront cachés pour les autres, ainsi que les libertés que nous avons prises ensemble.

Il n'y a que l'amitié ou l'amour qui puissent arrêter des regards de complaisance sur les objets licencieux que ma plume et mes crayons vont tâcher d'exprimer.

EDUCATION DE LAURE

Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba dans un état de langueur qui, après huit mois, la conduisit au tombeau. Mon père, sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes les plus amères, me chérissait; son affection, ses sentiments si doux pour moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le plus vif.

J'étais continuellement l'objet de ses caresses les plus tendres; il ne se passait point de jour qu'il ne me prît dans ses bras et que je ne fusse en proie à des baisers pleins de feu.

Je me souviens que ma mère, lui reprochant un jour la chaleur qu'il paraissait y mettre, il lui fit une réponse dont je ne sentis pas alors l'énergie. Mais cette énigme me fut développée quelque temps après:

— De quoi vous plaignez-vous, madame? Je n'ai point à en rougir: si c'était ma fille, le reproche serait fondé, je ne m'autoriserais pas même de l'exemple de Loth; mais il est heureux que j'aie pour elle la tendresse que vous me voyez: ce que les conventions et les lois ont établi, la nature ne l'a pas fait; ainsi brisons là-dessus.

Cette réponse n'est jamais sortie de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna dès cet instant beaucoup à penser, sans parvenir au but; mais il résulta de cette discussion et de mes petites idées que je sentis la nécessité de m'attacher uniquement à lui, et je compris que je devais tout à son amitié. Cet homme, rempli de douceur, d'esprit, de connaissance et de talents, était formé pour inspirer le sentiment le plus tendre.

J'avais été favorisée de la nature; j'étais sortie des mains de l'amour. Le portrait que je vais faire de moi, chère Eugénie, c'est d'après lui que je le trace. Combien de fois m'as-tu redit qu'il ne m'avait point flattée: douce illusion dans laquelle tu m'entraînes, et qui m'engage à répéter ce que je lui ai entendu dire souvent! Dès mon enfance, je promettais une figure régulière et prévenante; j'annonçais des grâces, des formes bien prises et dégagées, la taille noble et svelte; j'avais beaucoup d'éclat et de blancheur.