Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par faire ce que tu veux. Tiens, voilà la quittance de tes chevaux.
AD.....
Je n’en ai que faire, monsieur, je les ai payés.
VE.....
Oui, avec ton anneau! il me l’a dit; mais je n’entends pas cela; garde-le, voilà ta décharge en bonne forme, et il m’a promis de te laisser ta bague.
Adeline devina sans peine l’équivoque, se mordit les lèvres pour n’en pas rire, et pour cacher sa confusion elle eut la complaisance de recevoir le financier dans la chapelle que le maquignon avait si bien fêtée.
La Vieille Sara
Après quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda quelque anecdote à Valbouillant.
—Je n’en sais point, dit-il, si ce n’est le désespoir de la vieille Sara.—Je ne la connais point, dit l’évêque.—Oh! que si, monseigneur, elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c’est la grosse marchande de plaisir!—Elle vend du croquet?—Non, mais c’est la plus adroite pourvoyeuse du comtat; peu de femmes ont une famille aussi étendue, elle a toujours deux ou trois nièces qui l’accompagnent aux promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues, elles se retirent vers Orange en Carpentras, où elles portent l’instruction qu’elles ont reçue chez Sara, qui les remplace par de nouvelles parentes qui lui viennent des villages d’alentour et qu’elle forme avec le même soin.—Oh! oui, je me rappelle, dit l’évêque, elle est grosse, courte, elle a le front étroit, l’œil en dessous, le crin roux et le nez un peu bourgeonné.—Précisément, et sûrement vous avez été plus d’une fois son neveu.—Je n’en disconviens pas; que lui est-il donc arrivé?—Hier, se promenant sur le rempart avec Justine, la nièce du moment, un négociant de Bâle est venu l’accoster, on a lié conversation, elle a d’abord été galante, puis elle s’est animée, et le bon Bâlois a proposé de lui donner à souper. Sara, toujours prête quand il s’agit d’un repas, s’accorde à tout, et l’on convient que le négociant partagerait ensuite le lit de Justine en déposant dix louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d’en reprendre un à chaque politesse qu’il ferait à la gentille nièce. Sara, qui n’avait guère vécu qu’avec d’élégants Français ou de bons citadins, croyait que les Suisses ne pouvaient l’emporter en civilité sur ses compatriotes, et se hâta de conclure le marché. On a soupé gaîment, le bourgogne et le montrachet n’ont pas été ménagés, la vieille s’est bien repue, bien égayée, puis a présidé au coucher: on a vu poser l’or sur la table de nuit, et le Suisse a prétendu qu’elle lui devait deux louis. Justine, interrogée sur le fait des articles, a confirmé par son aveu les prétentions du Bâlois. Sara a redoublé ses cris, et l’Helvétien, pour l’apaiser, l’a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du treizième; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands dieux qu’elle ne ferait plus de pareil marché qu’avec des Français.—La nièce, observa l’évêque, avait moins d’humeur que la tante. Mme Valbouillant remarqua que le bon Bâlois s’était sans doute ainsi comporté pour honorer les saints apôtres et avait réservé le judas pour Sara.—Quoi qu’il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire naturaliser Suisse, si j’étais sûr que le droit de bourgeoisie chez eux me procurât d’aussi rares talents.