Mon père se plaisait à me faire lire des livres de morale, dont nous examinions les principes, non sous la perspective vulgaire, mais sous celle de la nature. En effet, c’est sur les lois dictées par elle, et exprimées dans nos cœurs, qu’il faut la considérer. Il la réduisait à ce seul principe, auquel tout le reste est étranger, mais qui renferme une étendue considérable: faire pour les autres ce que nous voudrions qu’on fît pour nous, lorsque la possibilité s’y trouve, et ne point faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît. Tu vois, ma chère, que cette science, dont on parle tant, n’est jamais relative qu’à l’espèce humaine, et si elle n’est rien en elle-même, au moins est-elle utile à son bonheur.
Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et il me faisait voir dans presque tous une ressemblance assez générale dans le tissu, les vues et le but, à la différence près du style, des événements et de certains caractères. Il y en avait cependant plusieurs qui étaient exceptés de cette règle; il me donnait volontiers ceux dont le sujet était moral. Peu des autres peignent les hommes et les femmes de leurs véritables couleurs: ils y sont présentés sous le plus bel aspect. Ah! ma chère, combien cette apparence est en général loin de la réalité: les uns et les autres, vus de près, quelle différence n’y trouve-t-on pas! Je puisais dans les voyageurs et dans les coutumes des nations un genre d’instruction qui me faisait mieux apprécier l’humanité en général, comme la société fait apercevoir les nuances des caractères.
Les livres d’histoire, qui me rendaient compte des mœurs antiques et des préjugés différents qui tour à tour ont couvert la surface de la terre, étaient ma balance. Les ouvrages de nos meilleurs poètes formaient le genre amusant, pour lequel mon goût était le plus décidé et que j’inculquais avec empressement dans ma mémoire.
Il me remit un jour entre les mains un livre qui venait de paraître, en me recommandant d’y réfléchir: «Lis, ma chère Laurette; cet ouvrage est la production d’un génie dont tu as lu presque tout ce qu’il a mis au jour et dont la mémoire possède plusieurs morceaux, qui unit un style élevé, élégant, agréable et facile, propre à lui seul, à des idées profondes. Zadig, paré de ses mains, t’apprendra, sous l’allégorie d’un conte, qu’il n’arrive point d’événements dans la vie qui soient à notre disposition.
«De quelque aveuglement dont l’amour-propre et la vanité nous fascinent, sois assurée que pour un esprit attentif et réfléchi, il est d’une vérité palpable et constante que tout s’enchaîne afin de suivre un ordre fixé pour l’ensemble et pour chacun en particulier; des circonstances imprévues forcent les idées et les actions des humains; des raisons éloignées et souvent imperceptibles les entraînent dans une détermination qui, presque toujours, leur paraît volontaire; elle semble venir d’eux et de leur choix, tandis que tout les y porte sans qu’ils s’en aperçoivent. Ils tiennent même de la nature les formes, le caractère et le tempérament qui concourent à leur faire remplir le rôle qu’ils ont à jouer et dont toute la marche est dessinée d’avance dans les décrets du moteur éternel.
«Si l’on peut prévoir quelques événements, ce n’est pas une perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne de ces circonstances qu’on ne peut cependant changer, et qui est d’une force irrésistible même pour ce qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui sait se prêter au cours naturel des choses.
«Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait se plier à tout; ta docilité te rend heureuse et tu sais l’être malgré les entraves mises à ta liberté; tu savoures les plaisirs que tu inventes, sans t’inquiéter de ceux qui te manquent.»
J’avançais en âge, et j’atteignis la fin de ma seizième année, lorsque ma situation prit une face nouvelle; les formes commençaient à se dessiner; mes tétons avaient acquis du volume; j’en admirais l’arrondissement journalier; j’en faisais voir tous les jours les progrès à Lucette et à mon papa; je les leur faisais baiser; je mettais leurs mains dessus et je leur faisais faire attention qu’ils les remplissaient déjà; enfin, je leur donnais mille marques de mon impatience: élevée sans préjugés, je n’écoutais, je ne suivais que la voix de la nature.