ANAGOGIE
On sait[15] que parmi les découvertes innombrables des antiquités d’Herculanum, les manuscrits ont épuisé la patience et la sagacité des artistes et des savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes à demi consumés depuis deux mille ans par la lave du Vésuve. Tout tombe en poussière à mesure qu’on y touche.
Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens, plus exercés à tirer parti des productions qu’offrent les entrailles de la terre, se sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse, amie de tous les arts, et savante dans celui d’exciter l’émulation, a favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense travail.
D’abord ils collent une toile fine sur l’un des rouleaux; quand la toile est sèche, on la suspend, et l’on pose en même tems le rouleau sur un châssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, à mesure que le développement s’opère. Pour le faciliter, on passe un filet d’eau gommée sur le volume avec la barbe d’une plume, et petit à petit les parties s’en détachent pour se coller immédiatement sur la toile tendue.
Ce travail pénible est si long que dans l’espace d’une année, à peine peut-on dérouler quelques feuilles. Le désagrément de ne trouver le plus souvent que des manuscrits qui n’apprenoient rien, alloit faire renoncer à cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu’enfin tant d’efforts ont été récompensés par la découverte d’un ouvrage qui a bientôt aiguisé le génie des cent cinquante académies de l’Italie[16].
C’est un manuscrit mozarabique, composé dans ces tems perdus ou Philippe fut enlevé à côté de l’eunuque de Candace[17]; où Habacuc, transporté par les cheveux[18], portoit à cinq cents lieues le dîner à Daniel, sans qu’il se refroidît; où les Philistins circoncis se faisoient des prépuces[19]; où des anus d’or guérissoient les hémorrhoïdes[20]... [(I)]. Un nommé Jérémie Shackerley, vrai croyant, dit le manuscrit, profita de l’occasion.
Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s’étoit perdu dans cette famille, l’une des plus anciennes du monde, puisqu’elle conservoit des traditions non équivoques de l’époque où les éléphants habitoient les parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg produisoit d’excellentes oranges; où l’Angleterre n’étoit pas séparée de la France; où l’Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette grande terre nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom chez les anciens, mais dont l’ingénieux M. Bailly fait si bien l’histoire.
Shackerley voulut être transporté dans une des planètes les plus éloignées qui forment notre système[21], mais on ne le déposa pas dans la planète même, on le plaça dans l’anneau de Saturne. Cet orbe immense n’étoit point encore tranquille. Dans les parties basses, des mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens d’eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par l’affaissement des cavernes et par les fréquentes explosions des volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées, des tempêtes sans cesse excitées par les secousses de la terre, et ses chocs terribles contre les eaux de mer; des inondations, des débordemens, des déluges; des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes et se précipitant dans les plaines, où ils empoisonnent les eaux; la lumière offusquée par des nuages aqueux, par des masses de cendres, par des jets de pierres enflammées que poussoient les volcans... Telle étoit la situation de cette planète encore informe. L’anneau seul étoit habitable. Beaucoup plus mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit depuis longtems des avantages de la nature perfectionnée, sensible, intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes dont Saturne étoit le théâtre.