Le principe général et peut-être unique de morale, est que mal est ce qui nuit. L’adultere n’est pas si loin de la nature, et est un beaucoup plus grand mal que l’onanisme. Celui-ci ne sauroit être dangereux qu’à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut souvent être très-utile à la morale; la perte d’un peu de sperme n’est pas en soi un plus grand mal, n’en est pas même un si grand que celle d’un peu de fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus grande partie en est destinée par la nature même à être perdue. Si tous les glands devenoient des chênes, le monde seroit une forêt où il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois à Martial: vous n’approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse; car Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. Si vous la laissiez ainsi jeûner, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut être un mari avant qu’elle fut accouchée; ce qui en est un assez petit.

L’ANANDRINE

Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers peres avoient les deux sexes et naissoient hermaphrodites pour accélérer la propagation; mais qu’après un certain tems écoulé, la nature cessa d’être aussi féconde, à l’époque où les substances végétales ne suffirent plus à notre nourriture, et où les hommes commencèrent à user de la viande.

Il est d’abord certain, et nous l’avons vu dans ces mélanges[58], qu’Adam fut créé avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais l’écriture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l’un de ses attributs. La Genese ne s’expliquant donc point d’une maniere précise sur ce sujet, le systême des rabbins a conservé long-temps un grand nombre de sectateurs.

On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à quelques-uns plus vraisemblable. C’est qu’il y avait trois sortes d’êtres dans le premier âge du monde: les uns mâles, les autres femelles; d’autres mâles et femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages tournés l’un vers l’autre et posés sur un seul cou, quatre oreilles, deux parties génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur insolence, leur audace les firent dédoubler, mais il en résulta un grand inconvénient; chaque moitié tâchoit sans cesse de se réunir à l’autre, et quand elles se rencontroient, elle s’embrassoient si étroitement, si tendrement, avec un plaisir si délicieux, qu’elles ne pouvoient plus se résoudre à se séparer; plutôt que de se quitter, elles se laissoient mourir de faim.

Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle: il sépara les sexes et voulut que le plaisir cessât après un court intervalle, afin que l’on fît autre chose que de rester collés l’un à l’autre. Il est arrivé de là, et rien n’est plus simple, que le sexe femelle, séparé du sexe mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mâle aspire sans cesse à retrouver sa tendre et belle moitié.

Mais il est des femmes qui aiment d’autres femmes? Rien de plus naturel encore; ce sont des moitiés de ces anciennes femelles qui étoient doubles. De même certains mâles, dédoublement d’autres mâles, ont conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n’y a rien là d’étrange, quoique ces couples d’hommes réunis et désunis paroissent bien moins intéressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins doivent donner de plus ou de moins de tolérance! Je souhaite que ces idées en imposent aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer des autorités graves; car ce systême dont la source est dans Moïse, a été très-étendu par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires, auxquels ont travaillé avec succès Mercerus et Quinquebze, lecteurs du roi en hébreu.

On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les vers originaux de Louis Leroi.

Au premier âge que le monde vivoit,