Mais l’homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan, le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme, a voulu dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout réformer. De là cette foule de loix si injustes et si bizarres, ces institutions inexplicables, ces coutumes de tout genre. A leur place, en tel tems, dans telles circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la nature a voulu propager, prolonger sans égard aux lieux et aux circonstances. La circoncision est selon nous une des plus singulières qu’il ait imaginées.
Plusieurs peuples l’ont pratiquée pour des fins utiles dans l’ordre de la nature, et cela est simple et sage. D’autres l’ont admise sans besoin, comme une observance religieuse, et cela paroît fol. Les Égyptiens l’ont regardée comme une affaire d’usage, de propreté, de raison, de santé, de nécessité physique. En effet, on prétend qu’il y a des hommes qui ont le prépuce si long, que le gland ne pourroit pas se découvrir de lui-même; d’où il résulteroit une éjaculation baveuse qui seroit un inconvénient considérable pour l’œuvre de la génération. Cette raison en est une assurément pour diminuer un prépuce de cette nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en grande vénération chez le peuple choisi de Dieu, voilà ce qui me semble très singulier.
En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de l’alliance, le pacte entre le Créateur et son peuple, c’est le prépuce d’Abraham[72], prépuce qui devoit être racorni; car Abraham avoit quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure; il opéra de même sur son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla avec son époux qui ne la revit plus[73]. Cette cérémonie n’étoit alors regardée que comme une figure; car on parle des fruits circoncis[74], de la circoncision du cœur, etc.[75]. Et elle fut suspendue pendant tout le temps que les Israélites furent dans le désert. Aussi Josué à la sortie du désert fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il y avoit quarante ans qu’on n’avoit coupé de prépuces; on en eut deux tonnes tout d’un coup[76].
Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien plus, on maria pour des prépuces. Saül promit sa fille à David et demande cent prépuces de douaire[77]. David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas être borné dans ce magnifique don et apporta à Saül deux cents prépuces[78] puis il épousa Michol; on la lui voulut contester; mais il forma sa demande en règle, et l’obtint pour sa collection de prépuces[79].
Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On ne regarda pas seulement la circoncision comme un sacrement de l’ancienne loi, en ce qu’elle étoit un signe de l’alliance de Dieu avec la postérité d’Abraham; on voulut que ce bout de peau qu’on retranchoit du membre génital, remît le péché originel aux enfans. Les pères ont été divisés à ce sujet. S. Augustin, qui soutenoit cette opinion, a contre lui tous ceux qui l’ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien, S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible. Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien aux femmes? Le péché originel les entache tout comme les hommes; on devroit même en bonne justice leur couper plus qu’à ceux-ci; car sans la curiosité d’Ève, Adam n’auroit pas péché.
Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d’après M. Huet, qu’il n’étoit rien moins qu’évident que l’on ne circoncit pas les femmes. En effet, Huet sur Origène, dit positivement qu’on circoncit presque toutes les Égyptiennes[80], on leur coupoit une partie du clitoris qui nuiroit à l’approche du mâle; d’autres subissent la même opération par principe de religion, pour réprimer les effets de la luxure, parce que les chatouillemens et l’irritation sont moins à craindre quand le clitoris est moins proéminent.
Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage pour les femmes chez les Abyssins. C’est même dans ce pays et pour ce sexe une marque de noblesse; aussi ne la donne-t-on qu’à celles qui prétendent descendre de Nicaulis, reine de Saba. La circoncision des femmes est donc très indécise, et les érudits ne peuvent encore s’exercer.
Une opération très-embarrassante devoit être quand il falloit couper, où il ne restoit rien à retrancher. Par exemple, comment opéroit-on sur les peuples qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisoient Juifs, de sorte qu’il falloit les circoncire encore une fois pour l’alliance? Il paroît qu’alors on se contentoit de tirer de la verge quelques gouttes de sang à l’endroit où le prépuce avoit été découpé; et ce sang s’appeloit le sang de l’alliance; mais il falloit trois témoins pour que cette cérémonie fît authentique, parce qu’il n’y avoit plus de prépuce à montrer.
Les Juifs apostats s’efforçoient, au contraire, d’effacer en eux les marques de la circoncision et de se faire des prépuces. Le texte des Macchabées y est formel. Ils se sont fait des prépuces et ont trompé l’alliance[81]. S. Paul, dans la première épître aux Corinthiens, semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n’en usent de même! Si dit-il, un circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu’il ne se fasse point de prépuce[82].
Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité du fait et croient que la trace de la circoncision est ineffaçable; mais les pères Conning et Coutu ont soutenu dans le droit et dans le fait que la chose étoit possible; dans le droit par l’infaillibilité de l’Écriture, dans le fait par les autorités de Galien et de Celse qui prétendent qu’on peut effacer les marques de la circoncision. Bartholin[83] cite Œgnielte et Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette marque dans la chair d’un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre à Bartholin, confirme ce fait par l’autorité même des Juifs: de plus, la matiere étant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser quelques doutes, les PP. Conning et Coutu ont éprouvé sur eux-mêmes la pratique indiquée par les médecins que nous venons de citer.