C’est là le grand art des anciens qui paroissent nous avoir été aussi supérieurs dans les sciences morales que nous l’emportons sur eux dans les sciences physiques. Tout leur but étoit de diriger les mœurs, de former des caractères, d’obtenir de l’homme que pour faire ce qu’il doit, il lui suffit de songer qu’il le doit faire. O, quel mobile d’honneur, de vertu, de bien-être, seroit la législation perfectionnée ainsi sur un seul principe! Les loix anciennes étoient tellement le fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit du génie, en un mot, que leur influence a survécu aux mœurs des peuples pour qui elles étoient faites. Combien long-tems, par exemple, n’a pas duré le préjugé imprimé par les anciens législateurs sur les mariages stériles?
Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se marier ou non. Lycurgue nota d’infamie ceux qui ne se marioient pas. Il y avoit même une solemnité particulière à Lacédémone, où les femmes les produisoient tout nus aux pieds des autels, leur faisoient faire à la nature une amende honorable, qu’elles accompagnoient d’une correction très-sévère. Ces républicains si célèbres avoient poussé plus loin les précautions en publiant des réglemens contre ceux qui se marieroient trop tard[96] et contre les maris qui n’en usoient pas bien avec leurs femmes[97]. On sait quelle attention les Égyptiens et les Romains apportèrent à favoriser la fécondité des mariages.
S’il est vrai qu’il y eut dans les premiers âges du monde des femmes qui affectoient la stérilité, comme il paroît par un prétendu fragment du prétendu livre d’Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui en fissent profession; mais les apparences n’y sont rien moins que favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire de peupler le monde. La loi de Dieu et celle de la nature imposoient à toutes sortes de personnes l’obligation de travailler à l’augmentation du genre humain; et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisoient une affaire principale d’obéir à ce précepte. Tout ce que la Bible nous apprend des patriarches, c’est qu’ils prenoient et donnoient des femmes, c’est qu’ils mirent au monde des fils et des filles, et puis moururent, comme s’ils n’avoient eu rien de plus important à faire. L’honneur, la noblesse, la puissance consistoient alors dans le nombre des enfans; on étoit sûr de s’attirer par la fécondité une grande considération, de se faire respecter de ses voisins, d’avoir même une place dans l’histoire. Celle des Juifs n’a pas oublié le nom de Jaïr, qui avoit trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les noms de Danaüs et d’Égyptus, célèbres par leurs cinquante fils et leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors pour une infamie dans les deux sexes et pour une marque non équivoque de la malédiction de Dieu. On regardoit au contraire comme un témoignage authentique de sa bénédiction d’avoir autour de sa table un grand nombre d’enfans. Ceux qui ne se marioient pas étoient réputés pécheurs contre nature. Platon les tolère jusqu’à l’âge de trente-cinq ans; mais il leur interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier rang dans les cérémonies publiques. Chez les Romains, les censeurs étoient spécialement chargés d’empêcher cette sorte de vie solitaire[98]. Les célibataires ne pouvoient ni tester ni rendre témoignage[99]: la religion aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les soumettoient à des peines extraordinaires dans l’autre vie, et dans leur doctrine le plus grand des malheurs étoit de sortir de ce monde sans y laisser des enfans; car alors on devenoit la proie des plus cruels démons[100].
Mais il n’est point de loix qui puissent arrêter un désordre idéal; aussi malgré les injonctions des législateurs, on éludoit très-communément dans l’antiquité les fins de la nature. L’histoire ne dit point comment ni par qui commença l’amour des jeunes garçons, qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en apparence si bizarre, l’emporta sur les loix pénales, bursales, infamantes, etc., sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait été très-impérieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m’a paru très-singulière: je crois que l’impuissance dont la nature frappe quelquefois, se confédéra avec des tempéramens effrénés pour l’affermir et la propager. Rien de plus simple.
L’impuissance a toujours été une tache très-honteuse. Chez les Orientaux, les hommes marqués de ce sceau de réprobation eurent le titre flétrissant d’eunuques du soleil, d’eunuques du ciel, faits par la main de Dieu. Les Grecs les appelloient invalides. Les loix qui leur permettoient les femmes, permettoient aussi à ces femmes de les abandonner. Les hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut être très-rare dans les commencemens, également méprisés des deux sexes, se trouvèrent exposés à plusieurs mortifications qui les réduisirent à une vie obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différens moyens d’en sortir et de se rendre recommandables. Dégagés des mouvemens inquiets de l’amour étranger, et, au physique, de l’amour-propre, ils s’assujettirent aux volontés des autres, et furent trouvés si dévoués, si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des despotismes en augmenta bientôt le nombre; les pères, les maîtres, les souverains s’arrogèrent le droit de réduire leurs enfans, leurs esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le monde entier, qui dans le commencement ne connoissoit que deux sexes, fut étonné de se trouver insensiblement partagé en trois portions à peu près égales.
La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l’habitude, des motifs particuliers, une philosophie affectée ou téméraire, la pauvreté, la cupidité, la jalousie, la superstition concoururent à cette révolution singulière; la superstition, dis-je, car les opérations les plus avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles ont été imaginées par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des loix tristes, sombres, injustes, où la privation fait la vertu et la mutilation le mérite.
Les Romains fourmilloient d’eunuques. En Asie et en Afrique on s’en sert encore aujourd’hui pour garder les femmes; en Italie cette atrocité n’a pour objet que la perfection d’un vain talent [(I)]. Au Cap les Hottentots ne coupent qu’un testicule, pour éviter, disent-ils, les jumeaux. Dans beaucoup de pays les pauvres mutilent pour éteindre leur postérité, afin que leurs malheureux enfans n’éprouvent pas un jour la double misère et de périr de faim et de voir périr les leurs. Il y a bien des sortes d’eunuques!
Quand on ne pense qu’à perfectionner la voix, on n’enlève que les testicules; mais la jalousie dans sa cruelle méfiance retranche toutes les parties de la génération: cette effroyable opération est très dangereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succès qu’avant la puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger: passé quinze ans, à peine en réchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d’impuissants se vendent cinq et six fois jusqu’à vingt-deux mille de ces infortunés. Quelle horrible plaie faite à l’humanité! Les plus fameux sont Éthiopiens; ils sont si hideux que les jaloux les paient au poids de l’or.
Les impuissans absolus se qualifient d’eunuques aqueducs, parce qu’étant dépourvus de la verge qui porte le jet au-dehors, ils sont obligés de se servir d’un conduit de supplément, faute de ne pouvoir lancer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son ressort. Ceux au contraire qui ne sont privés que des testicules, jouissent de toute l’irritation que donnent les désirs, et peuvent en un sens se dire très puissans (sur-tout lorsqu’ils n’ont été opérés qu’après que leur organe a reçu tout son développement[101] mais avec cette triste exception que, ne pouvant jamais se satisfaire, l’ardeur vénérienne dégénere chez eux en une espece de rage; ils mordent les femmes qu’ils liment avec une précieuse continuité.