Accourez tous, enthousiastes! Voilà donc ces établissements de vertus! ces conservatoires de pucelages! Bon Saint Médard! mon pauvre bougre, quand votre révérence proposa cette rose, elle radota, ou le diable m'enlève! Quoi! de simples paysannes, à quinze ans, savent déjà tromper! — Sexe enchanteur! Vous êtes partout le même; et si le serpent n'eût tenté Eve, elle lui eût d'elle-même proposé la douce affaire.

Quelles haines dans ces séjours champêtres, où devrait habiter la paix! Quoi! les mères instruisent leurs fillettes à la délation, à la médisance, à la calomnie! Bel apprentissage de vertus! Pour qu'une fille en accuse une autre, il faut qu'elle sache qu'il y a du mal à se laisser baiser par les garçons… Et l'innocence! Croit-on qu'une femme oublie en grandissant qu'une telle lui a fait manquer la rose, peut-être injustement? Les parents n'embrasseront-ils pas la querelle de leurs enfants? Les juges?… Vous avez vu comme ils sont impartiaux, et puis qui vous dira que le lendemain de son triomphe, la rosière, pour éviter l'orgueil, ne s'humilie pas sous un robuste villageois?… Nanette et moi serions-nous un phénomène? La belle institution qui contient les filles jusqu'à seize ou dix-huit ans!… comme si l'on ne foutait qu'à cet âge!… Pour moi, n'en déplaise aux amateurs et aux sots imitateurs qui pullulent chaque jour, je séduirai à Salency autant de paysannes qu'ailleurs.

Il fallut quitter ce joli séjour; je revins à Villers, et bientôt après à Paris… Pardieu! l'air qu'on y respire a une salubre influence: je repris à sa porte toute ma scélératesse.

Que diable! on se rouille à la campagne: on y parle moeurs, vertu, honnêteté, honneur. On y trouve jusqu'à des femmes estimables; ces gens-là m'auraient gâté… Ah! vive le grand théâtre! Je ne me sens pas de joie. Que de dupes je vais faire encore! Que d'or je vais amasser! Que de foutre va couler!… Mais quelles seront mes victimes?… Pardieu! je veux faire un acte de justice: il faut que je dépouille nos soeurs de l'opéra… Bien dit; j'aurai du plaisir et de l'argent… Et puis, c'est représailles, c'est bonne guerre: pillons qui nous vole et foutons qui nous fout.

Plein de cette ardeur généreuse, je vole à l'opéra; trois mois font bien du changement, et j'avais besoin de me remettre au fait; je grimpe au marché aux chevaux… Toutes les nymphes m'environnent, me baisent, me déchirent, m'étouffent; je riposte à droite, à gauche; je prends des culs, des tétons. — D'où diable viens-tu? de la lune? — Non, c'est de Mercure. — On t'a dit mort, mangé des loups, châtré ou converti, ce qui revient au même. — Pour converti, j'en conviens… (je me dégage un peu pour accoster une charmante danseuse.) Bonjour, Mimi. — Non, je suis fâchée. — Tiens, faisons la paix; je veux te donner mon pucelage. — Non, j'aime mon entreteneur. — Eh!… foutre! tu te moques de moi, affaire de style, cela s'entend; me prends-tu pour une recrue? — Je suis fidèle. — Qui diable te parle d'infidélité?… Ah çà! nous couchons demain ensemble! — (elle rit.) Mais s'il le sait? — Tu es donc devenue bien bête? — Il est vieux et jaloux. — Deux raisons pour l'attraper. — C'est un grand seigneur. — Pardieu! il n'en sera que plus sot… Ecoute, le tour du cadran si tu veux, ou je le donne à Rosette!… La raison était déterminante; elle accepte; moi, je fus souper chez un financier qui rassemblait vingt hommes de grand nom et de mauvaise compagnie, et quinze filles qui l'augmentaient.

— Peste de l'animal. Quoi! te voilà encore retombé!… C'est une horreur! Tu m'avais tant promis de renoncer à ces créatures! — Eh bien! je te tiens parole, je n'y vais qu'à mauvaise intention. N'est-ce pas y renoncer? Je veux gagner de l'argent et pressurer la sangsue. — Mais le métier est malhonnête. — Apprenez monsieur le bougre, qu'il n'y a point de sot métier quand il nourrit son maître, et que de grands noms dans la France ne tirent leur illustration ou leur fortune que du cul d'une putain… Eh! ces drôlesses-là ne nous doivent-elles pas tout? Qui les forme dans le grand art de la coquinerie, de la perfidie, des noirceurs, si ce n'est nous autres, gens de cour? Nous débauchons une fille: l'attrait du plaisir, la coquetterie, la vanité, nous intéressons tout; nous l'enlevons de chez ses parents; le père veut le trouver mauvais; c'est un coquin qu'il faudrait enfermer à Bicêtre. Mais non, une sage institution sait arracher ces tendres plantes à la tyrannie paternelle; on la fait recevoir à l'académie de musique; alors elle peut librement lever une tête effrontée, faire marcher le vice et la bassesse sous les couleurs du luxe et les livrées de l'opulence. Son coeur est neuf encore. Quelle jouissance il nous offre! Le corrompre est un de nos jeux les plus doux: pourvu de tous les talents de l'homme aimable, il faut bien en faire usage. Quel diable de parti voudrais-tu tirer dans un souper d'une mijaurée qui s'avise d'avoir de la pudeur? Que tous les raffinements de la débauche viennent investir sa jeune âme, qu'elle soit ivrognesse, crapuleuse; que les plus sales propos assaisonnent les actions les plus débordées… Voilà un sujet, cela! On applaudit l'écolière, tout le monde la court, se l'enlève, se l'arrache, et l'on élève le maître aux nues.

Mais ce n'est encore là que l'écorce; l'effervescence des sens, des liqueurs traitresses peut en faire autant des autres, et si elle n'avait que cet avantage, elle ne serait pas distinguée, mon éducation manquée ne mériterait pas d'éloges. Je veux donc corroder tous les germes de vertu qui pourraient s'élever encore, détruire les principes de la sensibilité, ajouter, s'il est possible, à la vileté du sang dont elle est sortie; qu'elle devienne arabe, corsaire, sans pitié; que son coeur soit plus avide encore que ses mains; qu'insensible à l'amour, mais pétrie de caprices, elle ne connaisse de la jouissance que des désirs effrénés, des plaisirs brutaux; que tous ses goûts portent l'empreinte de son caractère; que le mortel le plus indigne soit toujours le préféré! Jamais elle ne saura ce qu'est la reconnaissance; sirène dangereuse, elle n'enchantera que pour dévorer; mais je veux aussi que la dissimulation profonde, naturelle à son sexe, exaltée par mes soins, soit le voile de tant de perfections; qu'aux charmes d'une figure décevante elle joigne l'extérieur le plus attrayant, que ses talents agrandissent les blessures que ses yeux auront faites. Je veux enfoncer dans son âme toute la scélératesse de la mienne; je veux qu'elle sache abuser jusque dans ces moments où l'on est sans défense; je veux enfin la rendre une femme de cour pour le fond, en lui conseillant seulement plus de décence en public. Alors elle pourra voler de ses propres ailes, arracher des fils de famille à la tendresse de leurs pères, aux embrassements de leurs mères éplorées, leur inspirer des forfaits, mais avec assez d'astuce pour n'y jamais tremper; elle sera en état de réduire à l'indigence ce négociant que son commerce, sa probité, ses richesses avaient rendu recommandable, cet époux qui lui sacrifie la substance la plus pure de sa femme, de ses enfants; elle causera des ruines, des deuils, des supplices peut-être… Et nous en rirons ensemble, nous partagerons les dépouilles, en insultant aux dupes prises dans nos filets… Mais voilà trop de comptes que j'ai la bonté de te rendre. Je croyais coucher avec Mimi: une partie a dérangé la nôtre; elle était de femmes (car la bougresse est à deux mains). Pour me dédommager un peu, elle me rendit témoin de la célébration des mystères de la grande déesse.

Imaginez-vous un salon décoré, bien éclairé, les portes fermées; trente femmes (parmi lesquelles je pourrais vous en citer du plus grand monde), jeunes ou vieilles, se mettent nues comme la main. Le premier coup d'oeil fut charmant. Que de trésors se développèrent à mes yeux! L'une, grasse, potelée, offre à mes regards avides une gorge éblouissante; l'autre, dans une attitude molle, couverte de ses blonds cheveux, ressemble à la Vénus du Titien. Une troisième, svelte et légère, paraît une nymphe dans son gentil corsage… Mais que devins-je au signal donné!… Chacun empoigne sa chacune: le premier temps de l'exercice est un branlement général! (foutre! je me branle aussi, et ce ne devait, sacredieu! pas être la dernière fois.) Tout à coup, la scène s'échauffe; la volupté se reproduit sous mille formes différentes; le bruit des baisers, le murmure des soupirs, les sons entrecoupés se font entendre… Déjà les sophas gémissent; de tendres pleurs coulent, le tremblement les saisit; elles s'évanouissent, elles nagent dans des torrents de sensations.

Quel tableau! Comment te peindre trente femmes qui déchargent? Je manquai enfoncer la fenêtre qui me couvrait et sauter dans la salle… Tout à coup elles renaissent… Que vois-je?… Sont-ce des satyres?… Non, non, j'y suis: je reconnais ma chère Vit-au-Conas à son braquemard. Trois autres, montées comme elle, se précipitent sur nos jeunes tendrons; elles passent tout le sérail à la ronde. "— Viande creuse, foutre! Mesdames, viande creuse! leur criai-je; ces engins-là sont mous, ou le diable m'emporte!…" Personne ne m'entendit, que cette pauvre veuve Poignet qui vint à mon secours.

La ronde achevée, l'orgie commence; des flots de vin de Champagne coulent bientôt. L'ivresse s'en mêle; mes tribades deviennent de vraies bacchantes. Vois ces deux couchées l'une sur l'autre en sens inverse, et se gamahuchant toutes deux; vois ce groupe plié en mille postures différentes; plus loin, Vit-au-Conas occupe seule six de ses compagnes; elle est étendue sur un sopha à jour; elle tient la langue dans le con de la première, qui, suspendue au-dessus de sa tête, inonde son visage de foutre, se baisse pour lui branler la gorge; ses mains branlent à droite et à gauche; une quatrième, à cheval sur elle, est enfilée par son braquemard; une cinquième, à genoux, la tête entre les jambes, la gamahuche de toute sa force, la sixième enfin lui enfonce dans le cul un petit godmiché qu'un ressort fait décharger… Tout à coup les cris, les imprécations, la fureur s'élèvent du sein de leurs plaisirs; leurs traits s'altèrent; elles ne se connaissent plus; elles se frappent l'une l'autre; leurs seins sont meurtris, livides, pantelants; leur chevelure jonche la terre… Eh bien! leurs forces ne répondent pas à leur rage; elles tombent épuisées sur le tapis, qu'elles souillent de sang, de vin et d'aliments… Eperdu, rempli d'horreur, je me sauve de ce bordel infernal, en jurant bien de n'y remettre les pieds de ma vie.