Nous entendons du bruit; un regard assez expressif est toute la réponse de Julie.
La tante avait fini sa toilette; elle s'avance… Peignez-vous, mon ami, un vilain enfant de soixante ans. Sa figure est un ovale renversé; une perruque artistement mêlée, avec un reste de cheveux, reteints en noir, en ombrage la pointe; des yeux rouges et qui louchent pour se donner un regard en coulisse; une bouche énorme, mais que Bourdet a fort bien meublée; du blanc, du rouge, du vermillon, du bleu, du noir, arrangés avec un art, une symétrie que des yeux connaisseurs et un odorat exercé peuvent seuls découvrir.
Une robe à l'anglaise puce et blanche se rattache par des noeuds de gaze, d'où s'échappent des coulants de perles, qui, retombant en ondes, se terminent par des glands d'un goût exquis; un coutil couvre la place où pouvait être une gorge il y a quarante ans; voilà ce que je démêlai au premier coup d'oeil… Heureux si je n'en eusse vu ni senti davantage!
— Mon dieu, mon cher coeur, me dit-elle en minaudant et se laissant aller sur le sopha où elle m'entraîne, je suis désolée de vous avoir laissé ennuyer avec une petite fille (Julie s'est éclipsée); c'est ma nièce, et cela connaît si peu le monde! — Comment, madame, votre nièce? Mais on ne le croirait pas à l'âge dont elle paraît. — Cela est vrai; mais sa mère est infiniment mon aînée… Puis saisissant une de mes mains… La Saint-Just, mon cher, m'a parlé de vous, mais d'une manière extraordinaire, elle raconte des choses!… Oh! pour cela, incroyables. — Ces sortes de femmes nous vantent quelquefois; mais si je lui eus jamais une obligation, c'est de m'avoir mis à portée de vous offrir mes hommages. — Tiens, mon coeur, bannissons la cérémonie; ton air me prévient; tu es joli, sois sage, et sûrement tu ne t'en repentiras pas. Il est temps de passer dans mon salon: j'ai du monde, tu souperas… Une révérence est ma réponse; un baiser me ferme la bouche… (Ah! sacredieu! c'est du vernis tout pur.) Ne joue pas, continua-t-elle; cause avec ma nièce, tu sembleras être son amant… (ah! charmante vieille, l'aurore de l'amour vient me luire! que je t'embrasse de bon coeur!… Mais, foutre! la peinture!)… et nous nous rejoindrons quand ces importuns seront bannis.
Mon supplice est donc retardé… Nous entrons au salon: nombreuse compagnie s'y rassemble, et pendant que Julie et sa tante arrangent les parties, moi je réfléchis.
Amour! amour! tu viens donc encore me décevoir, m'égarer, me percer! Dieu cruel! N'ai-je donc pas été assez longtemps ta victime? Veux-tu te venger? Quel rôle vas-tu m'imposer?… Objet du caprice d'une hideuse vieille, la beauté, les grâces feront mon tourment. Hélas!… enfant trop aimable! Si j'ai jamais su conquérir des coeurs, en soumettre à ton empire, si j'ai fait fumer sur tes autels un encens qui te fut agréable, ah! protège-moi!… Je suis exaucé; une ardeur nouvelle m'embrase; Julie, la belle Julie, recevra mon coeur, mes transports, et sa tante abusée n'aura de moi qu'un tribut chèrement acheté.
Le jeu fait régner le silence; tout le monde est occupé. Julie, au bout du salon, tient un ouvrage par convenance, et je suis auprès d'elle; — elle est inquiète, je suis timide. — Quoi! me dit-elle, on vous a déjà assigné votre personnage? — Ah! mademoiselle, si vous daignez lire dans mon coeur, vous verrez combien il m'est cher. — Je l'avoue, monsieur, quelque accoutumée que je sois à ces propos et au motif qui les fait tenir, j'aurais plus de peine à les supporter de vous que de tout autre. — Vous me les défendez donc, mademoiselle?… Ah! je ne le vois que trop, vous me confondez dans la foule des lâches que votre tante entretient à ses gages; vous me croyez revêtu d'un masque trompeur; je l'ai bien mérité!… N'importe, il faut vous délivrer d'un objet qui vous déplaît; peut-être vous ferai-je m'estimer… Ah! belle Julie! vous saurez un jour que je ne me suis exposé à votre haine… mais vous ne voudrez pas m'entendre vous m'abhorrez, me méprisez… et je ne pourrai pas soutenir longtemps vos dédains… (je me lève.) — Mon dieu! Monsieur, me dit-elle, tout effrayée, qu'allez-vous faire? Je serais perdue, ma tante m'accuserait… que sais-je?… peut-être de l'avoir trahie. — Non, non, elle aurait tort, vous la servez trop bien… Vous, la servir, Julie!… Dieu! quelle idée… Et pour votre amant! (Julie se trouble et fait un effort pour sourire…) — Mon amant, y pensez-vous? Vous êtes cependant arrivé sous des auspices… — Je vous entends, mademoiselle. Et si ce moyen eût été le seul pour parvenir auprès de vous, me trouveriez-vous si condamnable? Depuis six mois je vous adore (vous vous doutez, mon cher ami, que je n'en savais pas un mot); je suis partout vos pas, je brûle en secret, je m'informe, on m'instruit sur l'humeur de votre argus, et je suis obligé de couvrir du voile le plus déshonnête le sentiment le plus pur qui fût jamais. — (la pauvre petite, comme elle est oppressée! comme son sein s'élève! Quel sein, grand dieu!… chienne de vieille! il faudra donc que je te donne ce profit-là!…) — Vous ne répondez pas… De grâce, Julie, nous n'avons qu'un moment, décidez de mon sort. Pourquoi me rendre la double victime de vos rigueurs et des faveurs de votre tante? (ce mot faveurs fut prononcé d'un ton si triste qu'il était persuasif; la petite en sourit.) — Eh bien! je vous crois, me dit-elle; pourquoi me tromperiez-vous?… Je suis déjà si malheureuse! Hélas! il ne tient qu'à vous de me le rendre bien davantage…
Je ne vous détaillerai pas le reste d'une conversation gênée par les observateurs; mais, pour tout dire en un mot, nous convînmes que je serais l'amant de la tante et que nous saisirions tous les moments favorables pour nous voir, en affectant, la petite et moi, beaucoup d'indifférence l'un pour l'autre.
On soupe. Après souper, je fais un brelan avec ma chère tante; tout le monde défile. Julie, dès minuit, s'était retirée; je reste seul. C'est alors que la vieille, par ses tendres caresses, me montre toute la rigueur de mon sort; cependant j'y réponds en grimaçant; elle sort pour se rendre à sa chambre à coucher, et moi pour faire ma toilette de nuit. Enfin, l'heure du berger, l'heure fatale sonne; une femme de chambre m'appelle, j'arrive, cherchant partout ce que tu sais, et ne trouvant rien. — Rien? — Rien, ou le diable m'emporte: devine où il était allé se nicher. A côté d'une grosse bourse bien remplie, placée entre deux bougies sur la table de nuit de madame; je le repris en passant. Ma déesse était en cornette… Sacredieu! qu'elle avait d'appas! Son lit à la turque, de damas jonquille, semblait assorti à son teint (car celui du jour était répandu sur dix mouchoirs qui invoquaient la blanchisseuse); un sourire qu'elle grimace me fait apercevoir qu'elle ne mord point. Enfin, je grimpe sur l'autel. — Bandais-tu? — Hélas! il fallait bien bander de misère, ou renoncer à Julie et à cette bourse devenue nécessaire, car le maudit brelan m'avait arraché les derniers louis qui fussent en ma possession… Que parlai-je de possession!… J'en ai, sacredieu bien une autre. Regarde, mon cher ami, c'est pour toi que je n'abaisse pas la toile.
Je parcours des mains et des pieds les vieux charmes de ma dulcinée… De la gorge… je lui en prêterais au besoin… Des bras longs et décharnés, des cuisses grêles et desséchées, une motte abattue, un con flétri et dont l'ambre qui le parfume à peine affaiblit l'odeur naturelle… Enfin, n'importe, je bande; je ferme les yeux; j'arpente ma haridelle et j'enfourne. Ses deux jambes sont passées par-dessus mes épaules; d'un bras vigoureux, je la chausse sur mon vit. Une bosse de grandeur honnête que je viens de découvrir me sert de point d'appui pour l'autre main. Son cou tendu m'allonge un déplaisant visage qui, gueule béante, m'offre une langue appesantie, que j'évite par une forte contraction de tous les muscles de ma tête. Enfin, je prends le galop… Ma vieille sue dans son harnais; sa charnière enrouillée s'électrise et me rend presque coup sur coup; ses bras perdent de leur raideur, ses yeux se tournent; elle les ferme à demi, et réellement ils deviennent insupportables… Sacredieu! j'enrage, cela ne vient pas; je la secoue… Et tout à coup la bougresse m'échappe… Foutre! la fureur me prend, je m'échauffe; le talon tendu contre une colonne, je la presse, je l'enlève; la voilà qui marche… Ah! mon ami! mon petit! Ah! mon cher coeur!… je me meurs… Ah! je n'y comptais plus… Il y a si longtemps… Ah! Ah! Ah!… je décharge, mon cher ami, je décharge!… Le diable m'emporte! ses convulsions me tiennent cinq minutes dans l'illusion; la vieille coquine avait une jouissance comme à trente ans; elle fut longtemps à se remettre; elle était épuisée dans toute la force du terme. Moi, j'étais en eau… Mais voici une bien autre histoire. En m'essuyant je trouve une double perruque: c'était celle de ma ribaude qui, n'étant que collée, se joignait à la mienne par esprit de sympathie. Le désordre de la bonne dame était risible; son bonnet et la toison qui lui tenait lieu de chevelure, tout était au diable… Elle avait l'air honteux. — Tiens, ma bonne, lui dis-je, entre nous, point de façons; je t'aime mieux tout naturellement et, pour preuve de cela, je veux te recommencer. A ces mots, je la ressaute, et j'amène l'aventure à bien. Pour cette fois, elle n'avait point de dents, dieu merci! car j'eusse été dévoré.