Ce choc fut violent et opiniâtre de la part des Russes, mais sans combinaison. Bagration, rudement repoussé, fut encore forcé de retourner sur ses pas. Il alla passer le Borysthène à Novoï-Bickof, où il centra dans l'intérieur de la Russie, pour se joindre enfin à Barclay, au-delà de Smolensk.

Napoléon dédaigna d'attribuer ce mécompte à l'habileté du général ennemi: il s'en prit aux siens. Déjà, il sentait que sa présence était par-tout nécessaire, ce qui la rendait par-tout impossible. Le cercle de ses opérations s'était tellement agrandi, que, forcé de rester au centre, il manquait sur toute la circonférence. Ses généraux, fatigués comme lui, trop indépendans les uns des autres, trop séparés, et en même temps trop dépendans de lui, osaient moins et attendaient souvent ses ordres. Son influence s'affaiblissait dans cette étendue. Il fallait une trop grande ame pour un aussi grand corps: la sienne, quelque vaste qu'elle fût, n'y pouvait suffire.

Mais enfin, le 16 juillet l'armée entière était en mouvement. Pendant que tout se hâtait et s'efforçait ainsi, il était encore dans Wilna, qu'il faisait fortifier. Il y ordonnait la levée de onze regimens lithuaniens. Il y établissait le duc de Bassano, pour gouverner la Lithuanie, et comme centre de communication administrative, politique, et même militaire, entre lui, l'Europe, et les généraux commandant les corps d'armée qui ne devaient pas le suivre à Moskou.

Cette apparente inaction de Napoléon dans Wilna dura vingt jours: les uns crurent que, se trouvant au centre de ses opérations avec une forte réserve, il attendait l'événement, prêt à se porter vers Davoust, Murat, ou Macdonald; d'autres pensèrent que l'organisation de la Lithuanie, et la politique de l'Europe, dont il était plus près à Wilna, le retenaient dans cette ville, ou qu'il ne prévoyait pas d'obstacles dignes de lui jusqu'à la Düna: en quoi il ne se trompa point, mais ce qui le flatta trop. L'évacuation précipitée de la Lithuanie par les Russes, sembla l'éblouir: l'Europe put en juger; ses bulletins répétèrent ses paroles.

«Le voilà donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable! C'est un désert où ses peuples dispersés sont insuffisans; ils seront vaincus par son étendue, qui devait les défendre: ce sont des barbares! À peine ont-ils des armes! Point de recrues prêtes. Il faut plus de temps à Alexandre pour les rassembler, qu'à lui pour arriver à Moskou. Il est vrai que sans cesse, depuis le passage du Niémen, le ciel inonde ou brûle une terre sans abri: mais cette calamité est moins un obstacle à la rapidité de notre agression, qu'une entrave à la fuite des Russes; ils sont vaincus sans combats, par leur seule faiblesse, par le souvenir de nos victoires, par leurs remords qui les pressent de restituer cette Lithuanie, qu'ils n'ont acquise, ni par la paix ni par la guerre, mais seulement par la perfidie.»

À ces motifs du séjour, peut-être trop prolongé, que Napoléon fit à Wilna, ceux qui l'approchaient le plus en ajoutaient un autre. Ils se disaient entre eux, «que ce génie si vaste, et toujours de plus en plus actif et audacieux, n'était plus secondé, comme autrefois, par une vigoureuse constitution. Ils s'étonnaient de ne plus trouver leur chef insensible aux ardeurs d'une température brûlante. Ils se montraient l'un à l'autre avec regret le nouvel embonpoint dont son corps était surchargé, signe précurseur d'un affaiblissement prématuré.»

Quelques-uns s'en prenaient à des bains dont il faisait un fréquent usage. Ils ignoraient que, bien loin d'être une habitude de mollesse, ils lui étaient d'un secours indispensable contre une souffrance d'une nature grave et inquiétante, que sa politique cachait avec soin, pour ne pas donner à ses ennemis un cruel espoir.

Telle est l'inévitable et malheureuse influence des plus petites causes sur la destinée des nations. On verra bientôt, quand les plus profondes combinaisons qui devaient assurer le succès de l'entreprise la plus hardie et peut-être la plus utile à l'Europe se seront développées, comment, à l'instant décisif, dans les champs de la Moskowa, la nature paralysa le génie, et l'homme manqua au héros. Les nombreux bataillons de la Russie n'auraient pu la défendre: un jour d'orage, une fièvre soudaine la sauvèrent.

Il sera juste et convenable de se rappeler cette observation, lorsqu'en jetant les yeux sur le tableau que je serai forcé de tracer de la bataille de la Moskowa, on me verra répéter toutes les plaintes et même les reproches qu'une inaction et une langueur inaccoutumée arrachèrent aux amis les plus dévoués et aux admirateurs les plus constans de ce grand homme. La plupart, comme ceux qui depuis ont écrit sur cette journée, ignoraient les souffrances physiques d'un chef qui, dans son abattement, s'efforçait d'en cacher la cause. Ce qui fut sur-tout un malheur, ces témoins l'ont appelé une faute.

Au reste, à huit cents lieues de la patrie, après tant de fatigues et de sacrifices, à l'instant où l'on voit la victoire s'échapper et commencer un avenir effrayant, on devient naturellement sévère, et l'on souffre trop pour être entièrement juste.