Néanmoins la première s'y jeta sans aveuglement. Située entre les deux colosses du nord et de l'ouest, elle se plut à les voir aux prises; elle espéra qu'ils s'affaibliraient mutuellement, et que sa force s'accroîtrait de leur épuisement. Le 14 mars 1812, elle promit trente mille hommes à la France: mais elle leur prépara en secret de prudentes instructions. Elle obtint une promesse vague d'agrandissement pour indemnité de ses frais de guerre, et se fit garantir la possession de la Gallicie. Toutefois elle admit la possibilité à venir de la cession d'une partie de cette province au royaume de Pologne; elle eût reçu en dédommagement les provinces illyriennes: l'article 6 du traité secret en fait foi.
Ainsi le succès de la guerre ne dépendit pas de la cession de la Gallicie, et des ménagemens qu'imposait la jalousie autrichienne pour cette possession. Napoléon aurait donc pu, dès son entrée à Wilna, proclamer ouvertement la libération de toute la Pologne, au lieu de tromper son attente, de l'étonner, de l'attiédir par des paroles incertaines.
C'était là pourtant un de ces points saillans qui, dans toute affaire de politique comme de guerre, sont décisifs, auxquels tout se rattache et sur lesquels il faut s'opiniâtrer. Mais, soit que Napoléon comptât trop sur l'ascendant de son génie, sur la force de son armée et sur la faiblesse d'Alexandre; ou qu'envisageant ce qu'il laissait derrière lui, il crût une guerre si lointaine trop dangereuse à faire lentement et méthodiquement; soit, comme lui-même va le dire, incertitude sur le succès de son entreprise, il négligea ou n'osa point encore se décider à proclamer la libération du pays qu'il venait affranchir.
Et cependant il avait envoyé un ambassadeur à sa diète. Lorsqu'on lui fit observer cette contradiction, il répliqua «que cette nomination était un acte de guerre, qui ne l'engageait que pour la guerre, tandis que ses paroles l'engageraient et pour la guerre et pour la paix.» Aussi ne l'a-t-on entendu répondre à l'enthousiasme lithuanien que par des paroles évasives, tandis qu'on l'a vu attaquer Alexandre corps à corps jusque dans Moskou.
Il négligea même de nettoyer les provinces polonaises du sud des faibles armées ennemies qui contenaient leur patriotisme, et de s'assurer, par leur insurrection fortement organisée, une base solide d'opération. Accoutumé aux voies courtes, à des coups de foudre, il voulut s'imiter lui-même, malgré la différence des lieux et des circonstances: car telle est la faiblesse de l'homme, qu'il se conduit toujours par imitation, ou des autres, ou de lui-même, c'est-à-dire, dans ce dernier cas, celui des grands hommes, par l'habitude, qui n'est qu'une imitation de soi-même; aussi est-ce par leur côté le plus fort que ces hommes extraordinaires périssent!
Celui-ci s'en remit au destin des batailles. Il s'était préparé une armée de six cent cinquante mille hommes: il crut que c'était avoir assez fait pour la victoire. Il attendit tout d'elle. Au lieu de tout sacrifier pour arriver à cette victoire, c'est par elle qu'il voulut arriver à tout: il s'en servit comme d'un moyen, quand elle devait être son but. Il la rendit ainsi trop nécessaire: elle ne l'était déjà que trop. Mais il lui confia tant d'avenir, il la surchargea d'une telle responsabilité, qu'il la fit pressante et indispensable. De là sa précipitation pour l'atteindre, afin de sortir d'une position si critique.
Au reste, qu'on ne se presse point de juger un génie aussi grand et aussi universel: bientôt on l'entendra lui-même; on verra combien de nécessités le précipitèrent, et qu'en admettant même que la rapidité de son expédition ait été téméraire, le succès l'aurait vraisemblablement couronnée, si l'affaiblissement précoce de sa santé eût laissé, aux forces physiques de ce grand homme toute la vigueur qu'avait conservée son esprit.
[CHAPITRE II.]
Quant à la Prusse, dont Napoléon était le maître, on ne sait si ce fut son incertitude sur le sort qu'il lui réservait, ou sur l'époque de la guerre, qui lui fit refuser, en 1810, l'alliance qu'elle lui proposait, et dont il dicta lui-même les, conditions en 1812.