Cependant, l'armée d'Italie et la cavalerie de Murat, que suivaient trois divisions du premier corps, confiées, depuis Wilna, au comte de Lobau, attaquaient la grande route, et les bois où s'appuyait la gauche de l'ennemi. L'engagement fut d'abord vif, mais il tourna court. L'avant-garde russe se retira précipitamment derrière le ravin de la Luczissa, pour ne pas y être jetée. Alors l'armée ennemie se trouva toute réunie sur l'autre rive; elle présentait quatre-vingt mille hommes.
Leur contenance audacieuse, dans une forte position, et devant une capitale, trompa Napoléon: il crut qu'ils tiendraient à honneur de s'y défendre. Il n'était que onze heures; il fit cesser l'attaque, afin de pouvoir parcourir paisiblement tout le front de la ligne, et de se préparer à un combat décisif pour le jour suivant. D'abord, il s'alla placer sur un tertre, parmi les tirailleurs, au milieu desquels il déjeûna. De là, il observait l'ennemi, dont une balle blessa l'un des siens; fort près de lui. Les heures suivante furent employées à parcourir, à reconnaître le terrain, et à attendre les autres corps d'armée.
Napoléon annonçait une bataille pour le lendemain. Ses adieux à Murat furent ces paroles: «À demain à cinq heures, le soleil d'Austerlitz!» Elles expliquent cette suspension d'hostilités au milieu du jour, au milieu d'un succès qui animait les soldats. Eux furent étonnés de cette inaction, à l'instant où ils avaient atteint une armée, dont la fuite les épuisait. Murat, que chaque jour un espoir pareil avait déçu, fit observer à l'empereur que Barclay ne se montrait si audacieux à cette heure, qu'afin de pouvoir se retirer plus tranquillement pendant la nuit. Ne pouvant persuader son chef, il alla témérairement planter sa tente sur le bord de la Luczissa, presque au milieu des ennemis. Cette position plut à son désir, d'entendre les premiers bruits de leur retraite, à son espoir de la troubler, et à son caractère aventureux.
Murat se trompait, et il parut avoir le mieux vu; Napoléon avait raison, et l'événement lui donna tort: tels sont les jeux de la fortune. L'empereur des Français avait bien jugé des intentions de Barclay. Le général russe, croyant Bagration vers Orcha, s'était décidé à se battre pour lui donner le temps de le joindre. Ce fut la nouvelle, qu'il reçut le soir, de la retraite de Bagration par Novoï-Bickof, vers Smolensk, qui changea subitement sa détermination.
En effet, le 28, dès l'aurore, Murat fit dire à l'empereur qu'il allait poursuivre les Russes, qu'on n'apercevait déjà plus; Napoléon persévéra dans son opinion, s'obstinant à prétendre que toute l'armée ennemie était là, et qu'il fallait avancer prudemment; cela fit perdre du temps. Enfin il monta à cheval; chaque pas détruisit son illusion: il se trouva bientôt au milieu du camp que Barclay venait d'abandonner.
Tout y attestait la science de la guerre: heureux emplacement, la symétrie de toutes ses parties, l'exacte et exclusive observation de l'emploi auquel chacune d'elles avait été destinée; l'ordre, la propreté qui en resultaient; du reste, rien d'oublié, pas une arme, pas un effet, aucune trace, rien enfin, dans cette marche subite et nocturne, qui pût indiquer au-delà du camp la route que les Russes venaient de suivre. Il parut plus d'ordre dans leur défaite que dans notre victoire! vaincus, ils nous laissaient en fuyant des leçons dont les vainqueurs ne profitent jamais: soit que le bonheur méprise, ou qu'on attende le malheur pour se corriger.
Un soldat russe, qu'on surprit endormi sous un buisson, fut le seul résultat de cette journée qui devait être décisive. On entra dans Vitepsk, qu'on trouva déserte comme le camp des Russes; quelques Juifs immondes et des jésuites y étaient seuls restés; on les questionna, mais en vain. Toutes les routes furent essayées inutilement. Les Russes s'étaient-ils dirigés vers Smolensk? avaient-ils remonté la Düna? Enfin, une bande de Cosaques irréguliers nous attira dans cette dernière direction, pendant que Ney tentait la première. Nous fîmes six lieues dans un sable profond, à travers une poussière épaisse, et par une chaleur suffocante; la nuit nous arrêta autour d'Aghaponovchtchina.
Pendant que desséchée, altérée et épuisée de fatigue et de faim, l'armée n'y recueillait qu'une eau bourbeuse, Napoléon, le roi de Naples, le vice-roi et le prince de Neufchâtel tinrent conseil sous les tentes impériales, dressées dans la cour d'un château et sur une hauteur à gauche de la grande route.
«Cette victoire tant désirée, tant poursuivie, et que chaque jour rendait plus nécessaire, venait donc encore de s'échapper de nos mains comme à Wilna. On avait rejoint l'arrière-garde russe, il est vrai; mais était-ce celle de leur armée? n'était-il pas plus vraisemblable que Barclay avait fui vers Smolensk par Rudnia; jusqu'où faudrait-il donc poursuivre les Russes, pour les décider à une bataille? la nécessité d'organiser la Lithuanie reconquise, de former des magasins, des hôpitaux, d'établir un nouveau point de repos, de défense, et de départ, pour une ligne d'opération qui s'allogeait d'une manière si effrayante, tout enfin ne devait-il pas décider à s'arrêter sur les confins de la vieille Russie?»
À ces motifs se joignirent les rayons d'un soleil dévorant, réfléchi par un sable ardent. L'empereur fatigué se décida: le cours de la Düna et celui du Borysthène marquèrent la ligne française. L'armée fut ainsi cantonnée sur les bords de ces deux fleuves et dans leur intervalle: Poniatowski et ses Polonais à Mohilef; Davoust et le premier corps à Orcha, Dubrowna et Luibowiczi; Murat, Ney, l'armée d'Italie et la garde, depuis Orcha et Dubrowna jusqu'à Vitepsk et Suraij. Les avant-postes à Lyadi et Inkowo, devant ceux de Barclay et de Bagration: car ces deux armées ennemies, l'une fuyant Napoléon au travers de la Düna, par Drissa et Vitepsk, l'autre s'échappant des mains de Davoust au travers de la Bérézina et du Borysthène, par Bobruisk, Bickof et Smolensk, venaient enfin de se réunir dans l'intervalle de ces deux fleuves.