Cette vaste conspiration était celle des amis de la vertu [1].

Son chef, c'est-à-dire celui qui vint à propos pour donner une expression précise, une direction de l'ensemble à toutes ces volontés, fut Stein. Peut-être Napoléon eût-il pu le gagner, il préféra le punir. Son plan venait d'être découvert par un de ces hasards auxquels la police doit la plupart de ses miracles; mais quand les conjurations sont dans les intérêts, dans les passions, et jusque dans les consciences, on ne peut en saisir les fils, chacun s'entend sans se communiquer, ou plutôt tout est communication; c'est une sympathie générale et simultanée.

Ce foyer répandait ses feux, gagnait de proche en proche; il attaquait la puissance de Napoléon dans l'opinion de toute l'Allemagne, s'étendait jusqu'en Italie, et menaçait toute son existence. Déjà l'on avait pu voir que, si les circonstances nous devenaient contraires, les hommes ne manqueraient pas pour les seconder. En 1809, même avant le malheur d'Esslingen, c'étaient des Prussiens qui, les premiers, avaient osé lever contre Napoléon l'étendard de l'indépendance. Il les avait fait jeter dans les fers destinés aux galériens: tant ce cri de révolte, qui répondait à celui des Espagnols, et pouvait devenir général, lui avait paru important à étouffer.

Enfin, sans toutes ces causes de haine, la position de la Prusse entre la France et la Russie obligeait Napoléon à y être le maître: il ne pouvait y régner que par la force; il ne pouvait y être fort qu'en l'affaiblissant.

Il ruinait ce pays, sachant bien pourtant que la pauvreté rend audacieux; que l'espoir de gagner devient seul maître chez ceux qui n'ont plus rien à perdre; qu'enfin, ne leur laisser que du fer, c'était les forcer de s'en servir. Aussi, dès que l'année 1812 s'approcha, avec la terrible lutte qu'elle apportait dans son sein, Frédéric, inquiet et fatigué de son asservissement, voulut en sortir par une alliance ou par la guerre. Ce fut en mars 1811 qu'il s'offrit comme auxiliaire de Napoléon pour l'expédition qui se préparait. Dans le mois de mai, et sur-tout en août suivant, il renouvelle cette proposition, et comme elle reste sans réponse satisfaisante, il déclare que les grands mouvemens militaires qui environnent, qui traversent, ou épuisent la Prusse, lui font craindre qu'on ne médite son entière destruction; «il arme donc, puisque les circonstances en imposent impérieusement la nécessité, et que mieux vaut mourir l'épée à la main que de succomber avec opprobre.»

On a dit qu'en même temps Frédéric offrit secrètement à Alexandre Graudentz, ses magasins, et lui-même à la tête de tous ses sujets insurgés, si l'armée russe s'avançait jusqu'en Silésie. S'il faut en croire les mêmes rapports, cette proposition plut à Alexandre. Il envoie aussitôt à Bagration et à Witgenstein des ordres de marche cachetés. Ces généraux ne devaient les ouvrir qu'à l'a réception d'une nouvelle lettre de leur empereur, que ce prince n'écrivit pas; il changea de résolution, soit qu'il n'osât pas commencer le premier une si grande guerre, ou qu'il voulût mettre la justice du ciel et l'opinion des hommes de son côté, en ne paraissant pas l'agresseur; soit plutôt que Frédéric, moins inquiet des projets de Napoléon, se fût décidé à suivre sa fortune; soit, enfin, que les nobles sentimens qu'Alexandre exprima dans sa réponse à ce prince aient été ses seuls motifs: on assure qu'il lui écrivit «que, dans une guerre qui pouvait commencer par des revers, et où il faudrait de la persévérance, il ne se sentait assez de courage que pour lui seul, et que le malheur d'un allié ébranlerait peut-être sa résolution; qu'il répugnerait à enchaîner la Prusse à sa mauvaise fortune; que bonne, il la lui ferait toujours partager, quel qu'eût été le parti que la nécessité l'aurait forcé de prendre.»

Un témoin, subalterne à la vérité, mais enfin un témoin, affirme ces détails. Au reste, qu'un tel conseil ait été donné par la générosité ou par la politique d'Alexandre, ou que la nécessité ait seule déterminé Frédéric, ce qui est certain, c'est qu'il était temps pour lui qu'il se décidât: car, en février 1812, ces pourparlers avec Alexandre, s'ils existèrent, ou l'espoir d'obtenir de meilleures conditions de la France, l'ayant fait hésiter à répondre aux propositions définitives de Napoléon, celui-ci, impatient, fit occuper encore plus fortement Dantzick, et poussa Davoust en Poméranie; ses ordres, pour cet envahissement d'une province suédoise, furent répétés, pressans, et motivés, d'abord, sur le commerce illicite de la Poméranie avec les Anglais, et ensuite sur la nécessité de forcer la cour de Berlin à accéder à ses propositions. Le prince d'Eckmühl reçut même l'ordre de se tenir prêt à s'emparer subitement de toute la Prusse et de son roi, si ce monarque, huit jours après la réception de cette instruction, n'avait point conclu l'alliance offensive que la France lui dictait; mais, tandis que le maréchal traçait le peu de marches nécessaires pour cette opération, il apprit que le traité du 24 février 1812 était ratifié.

Cette soumission n'a point encore rassuré Napoléon. À sa force il ajoute la feinte: les forteresses que, par pudeur, il laisse à Frédéric, sa défiance en convoite encore l'occupation: il exige que ce monarque n'entretienne que cinquante ou quatre-vingts invalides dans les unes; il veut qu'il souffre la présence de plusieurs officiers français dans les autres; toutes doivent lui envoyer leurs rapports et recevoir ses ordres. Sa sollicitude s'étend à tout. «Spandau, dit-il dans ses lettres au maréchal Davoust, est la citadelle de Berlin, comme Pillau est celle de Kœnigsberg;» et déjà des troupes françaises ont l'ordre de se tenir prêtes à s'y introduire au premier signal: il en indique même la manière. À Potsdam, que le roi s'est réservé, et qui est interdit à nos troupes, il veut que les officiers français se montrent souvent pour observer, et pour accoutumer le peuple à leur vue. Il recommande les plus grands égards pour Frédéric et ses sujets; mais il exige en même temps qu'on leur enlève tout ce qui pourrait leur servir dans une révolte. Il désigne tout, jusqu'à la moindre arme; et, prévoyant la perte d'une bataille et des vêpres prussiennes, il ordonne que ses troupes soient, ou casernées, ou campées, et mille autres précautions d'un détail infini. Enfin, dans le cas d'une descente des Anglais entre l'Elbe et la Vistule, et quoique Victor, et plus tard Augereau, dussent occuper la Prusse avec cinquante mille hommes, il s'est assuré d'un secours de dix mille Danois.

Au milieu de toutes ces précautions, sa défiance subsiste encore: quand le prince d'Hatzfeld est venu lui demander un secours de vingt-cinq millions pour les frais de la guerre qui se prépare, il a répondu à Daru «qu'il se garderait bien de donner à un ennemi des armes contre lui-même.» C'est ainsi que Frédéric, enlacé dans un réseau de fer, qui l'environne et le saisit de toutes parts, s'est résigné à mettre vingt à trente mille hommes et la plupart de ses forteresses et de ses magasins à la disposition de Napoléon.[2]