À Kief; il envelopperait Tchitchakof et son armée; il débarrasserait le flanc droit et les derrières de la grande-armée; il couvrirait les provinces polonaises les plus productives en hommes, vivres et chevaux; tandis que des cantonnemens fortifiés à Mohilef, Smolensk, Vitepsk, Polotsk, Dünabourg et Riga défendraient le reste. Derrière cette ligne, et pendant l'hiver, il soulèverait et organiserait toute l'ancienne Pologne, pour la précipiter au printemps sur la Russie; opposer une nation à une nation, et rendre la guerre égale.
Cependant, à Smolensk, il se trouve au nœud des routes de Pétersbourg et de Moskou, à vingt-neuf marches de l'une de ces deux capitales, et à quinze de l'autre. Dans Pétersbourg, c'est le point central du gouvernement, le nœud où tous les fils de l'administration se rattachent, le cerveau de la Russie; ce sont ses arsenaux de terre et de mer, car enfin le seul point de communication entre la Russie et l'Angleterre, dont il s'emparera. La victoire de Polotsk, qu'il vient d'apprendre, semble le pousser dans cette direction. En marchant d'accord avec Saint-Cyr sur Pétersbourg, il enveloppera Witgenstein, et fera tomber Riga devant Macdonald.
D'un autre côté, dans Moskou, c'est la noblesse, la nation qu'il attaquera dans ses propriétés, dans son antique honneur: le chemin de cette capitale est plus court, il offre moins d'obstacles et plus de ressources; la grande-armée russe, qu'il ne peut négliger, qu'il faut détruire, s'y trouve, et les chances d'une bataille, et l'espoir d'ébranler la nation, en la frappant au cœur dans cette guerre nationale.
De ces trois projets, le dernier lui paraît seul possible, malgré la saison qui s'avance. Cependant, l'histoire de Charles XII était sous ses yeux; non celle de Voltaire, qu'il venait de rejeter avec impatience, la jugeant romanesque et infidèle, mais le journal d'Adlerfeld, qu'il lisait et qui ne l'arrêta point. Dans le rapprochement de ces deux expéditions, il trouvait mille différences auxquelles il se rattachait; car qui peut être juge dans sa propre cause! et de quoi sert l'exemple du passé, dans un monde où il ne se trouve jamais deux hommes, deux choses, ni deux positions absolument semblables?
Toutefois, à cette époque, on entendit souvent le nom de Charles XII sortir de sa bouche.
[CHAPITRE X.]
Mais les nouvelles qui arrivaient de toutes parts excitaient son ardeur comme à Vitepsk. Ses lieutenans semblaient avoir fait plus que lui: les combats de Mohilef, de Molodecsna et de Valoutina étaient des batailles rangées, où Davoust, Schwartzenberg et Ney étaient vainqueurs: à sa droite, sa ligne d'opération paraissait couverte: devant lui, l'armée ennemie fuyait; à sa gauche, à Slowna, le 17 août, le duc de Reggio rejeté sur Polotsk, y venait d'être attaqué. L'attaque de Witgenstein avait été vive et acharnée; elle avait échoué, mais il conservait sa position offensive, et le maréchal Oudinot avait été blessé. Saint-Cyr l'a remplacé, dans le commandement de cette armée, composée d'environ trente mille Français, Suisses et Bavarois. Dès le lendemain, ce général, à qui le commandement ne plaisait que lorsqu'il l'exerçait seul, et en chef, en a profité pour donner sa mesure aux siens et à l'ennemi; mais froidement, suivant son caractère, et en combinant tout.
Depuis le point du jour jusqu'à cinq heures du soir, il trompa l'ennemi par la proposition d'un accord pour retirer les blessés, et sur-tout par des démonstrations de retraite. En même temps, il ralliait en silence tous ses combattans; il les disposait en trois colonnes d'attaque, et les cachait derrière le village de Spas et dans des plis de terrain.
À cinq heures, tout étant prêt, et Witgenstein endormi, il donne le signal: aussitôt son artillerie éclate et ses colonnes se précipitent. Les Russes surpris résistent vainement; d'abord leur gauche est enfoncée, bientôt leur centre fuit en déroute; ils abandonnent mille prisonniers, vingt pièces de canon, un champ de bataille couvert de morts, et l'offensive, dont Saint-Cyr, trop faible, ne pouvait feindre d'user que pour mieux se défendre.