Napoléon partit alors sur une hauteur, d'où il envisagea toute cette contrée avec ce coup d'œil des conquérans, qui voit tout à la fois et sans confusion, qui perce à travers les obstacles, écarte les accessoires, démêle le point capital, et le fixe de ce regard d'aigle, comme une proie sur laquelle il va fondre de toutes ses forces et avec toute son impétuosité.

Il sait qu'à une lieue devant lui, à Borodino, la Kologha, rivière ravineuse, qu'il côtoie depuis quelques werstes, tourne brusquement à gauche pour aller se jeter dans la Moskowa. Il comprend qu'une chaîne de fortes hauteurs a pu seule contrarier son cours, et en changer aussi subitement la direction. Sans doute, l'armée ennemie les occupe, et de ce côté elle est peu attaquable. Mais, en couvrant le centre et la droite de cette position, la Kologha, dont il suit les deux rives, en laisse la gauche à découvert.

Les cartes du pays sont insuffisantes toutefois, comme le sol penche nécessairement du côté du principal cours d'eau, qui n'est le plus considérable que parce qu'il est le plus inférieur, il en résulte que les ravins qui y affluent doivent se relever, s'affaiblir, et s'effacer en s'éloignant de la Kologha. D'ailleurs, la vieille route de Smolensk, qui court à sa droite, marque assez leur naissance: pourquoi l'aurait-on jadis éloignée du cours d'eau principal, et conséquemment des endroits les plus habitables, si ce n'était pour lui faire éviter des ravins et leurs ressauts.

Les démonstrations des ennemis s'accordent avec ces inductions de son expérience! point de précautions, peu de résistance en avant de leur droite et de leur centre; mais devant leur gauche beaucoup de troupes, un soin marqué de profiter des moindres accidens du terrain pour le disputer, enfin une redoute formidable: c'était donc leur côté faible, puisqu'ils le couvraient avec tant de soin. De plus c'était sur le flanc du grand chemin et sur celui de la grande-armée, que se trouvait cette redoute; tout portait donc à l'enlever, si l'on voulait s'avancer: Napoléon en donna l'ordre.

Qu'il faut de paroles à l'historien pour exprimer le coup d'œil d'un homme de génie!

Aussitôt on se saisit des villages et des bois: à gauche et au centre ce furent l'armée d'Italie, la division Compans, et Murat; à droite, Poniatowski. L'attaque fut générale: car l'armée d'Italie et l'armée polonaise paraissaient à la fois sur les deux ailes de la grande colonne impériale. Ces trois masses rejetaient sur Borodino les arrière-gardes russes, et toute la guerre se concentrait sur seul point.

Ce rideau enlevé, on découvrit la première redoute russe: trop détachée en avant de la gauche de leur position, elle la défendait sans en être défendue. Les accidens du sol avaient obligé de l'isoler ainsi.

Compans profita habilement des ondulations du terrain; ses élévations servirent de plate-forme à ses canons pour battre la redoute, et d'abri à son infanterie pour la disposer en colonnes d'attaque. Le 61e marcha le premier; la redoute fut enlevée d'un seul élan et à la baïonnette: mais Bagration envoya des renforts qui la reprirent. Trois fois le 61e l'arracha aux Russes, et trois fois il en fut rechassé; mais enfin il s'y maintint, tout sanglant et à demi détruit.

Le lendemain, quand l'empereur passa ce régiment en revue, il demanda où était son troisième bataillon: «Il est dans la redoute,» repartit le colonel. Mais l'affaire n'en était pas restée là; un bois voisin fourmillait encore de tirailleurs russes; ils sortaient à chaque instant de ce repaire, pour renouveler leurs attaques, que soutenaient trois divisions: enfin, l'attaque de Schewardino par Morand, celle des bois d'Elnia par Poniatowski, achevèrent de dégoûter les troupes de Bagration, et la cavalerie de Murat nettoya la plaine. Ce fut sur-tout la ténacité d'un régiment espagnol qui rebuta les ennemis; ils cédèrent, et cette redoute, qui était leur avant-poste, devint le nôtre.

En même temps, l'empereur désignait à chaque corps sa place; le reste de l'armée entrait en ligne, et une fusillade générale, entrecoupée de quelques coups de canon, s'était établie. Elle continua jusqu'à ce que chaque parti se fût fixé sa limite, et que la nuit eût rendu les coups incertain.