Ici commence Bagration et l'aile gauche des Russes. La crête moins élevée qu'elle occupe biaise, en se refusant de plus en plus jusqu'à Utitza, village sur la vieille route de Moskou, où finit le champ de bataille. Deux mamelons, armés de redoutes, et alignés diagonalement sur le retranchement de Semenowska, qui les flanque, marquent le front de Bagration.

De Semenowska au bois d'Utitza, il peut y avoir douze cents pas de développement. C'est la nature du terrain qui a décidé Kutusof à refuser ainsi cette aile. Car ici le ravin, qui escarpe le plateau du centre, est déjà à sa naissance; il est à peine un obstacle; les pentes de ses rives sont plus douces, et les sommets, propres pour l'artillerie, sont éloignés de ses bords. Ce côté est évidemment le plus accessible depuis que la redoute du 61e, celle que ce régiment a enlevée la veille, n'en défend plus les approches. Elles sont même favorisées par un bois de grands sapins, qui s'étend depuis cette redoute conquise, jusqu'à celle qui paraît terminer la ligne des Russes.

Mais leur aile gauche ne s'arrête pas là. L'empereur sait qu'au-delà de ce taillis se trouve la vieille route de Moskou; qu'elle tourne autour de l'aile gauche des Russes, et passe derrière leur armée, pour aller rejoindre la nouvelle route de Moskou, avant Mojaïsk; il juge qu'elle doit être occupée, et en effet Tutchkof, avec son corps d'armée, s'est établi en travers, à l'entrée d'un bois; il s'est couvert par deux hauteurs, qu'il a hérissées d'artillerie.

Mais cela importait peu, parce que, entre ce corps détaché et la dernière redoute russe, il y avait cinq à six cents toises, et un terrain couvert. Si l'on ne commençait pas par accabler Tutchkof, on pouvait donc l'occuper, passer entre lui et la dernière redoute de Bagration, et prendre en flanc l'aile gauche ennemie; mais l'empereur ne put s'en assurer par lui-même, les avant-postes russes et des bois arrêtèrent ses pas et ses regards.

Sa reconnaissance faite, il se décide. On l'entend s'écrier: «Eugène sera le pivot! c'est la droite qui engagera la bataille. Dès qu'à la faveur du bois elle aura envahi la redoute qui lui est opposée, elle fera un à-gauche, et marchera sur le flanc des Russes, ramassant et refoulant toute leur armée sur leur droite et dans la Kologha.»

L'ensemble ainsi conçu, il s'occupe des détails. Pendant la nuit, trois batteries de soixante canons chacune, seront opposées aux redoutes russes; deux en face de leur gauche, la troisième devant leur centre. Dès le jour, Poniatowski et son armée, réduite à 5000 hommes, s'avanceront sur la vieille route de Smolensk, tournant le bois auquel l'aile droite française et l'aile gauche russe s'appuient. Il flanquera l'une et inquitera l'autre; on attendra le bruit de ses premiers coups.

Aussitôt, toute l'artillerie éclatera contre la gauche des Russes, ses feux ouvriront leurs rangs et leurs redoutes, et Davoust et Ney s'y précipiteront; ils seront soutenus par Junot et ses Westphaliens, par Murat et sa cavalerie, enfin par l'empereur lui-même avec vingt mille-gardes. C'est contre ces deux redoutes que se feront les premiers efforts; c'est par elles qu'on pénétrera dans l'armée ennemie, dès lors mutilée, et dont le centre et la droite se trouveront à découvert, et presque enveloppés.

Cependant, comme les Russes se montrent par masses redoublées à leur centre et à leur droite, menaçant la route de Moskou, seule ligne d'opération de la grande-armée; comme, en jetant ses principales forces et lui-même vers leur gauche, Napoléon va mettre la Kologha entre lui et ce chemin, sa seule retraite, il pense à renforcer l'armée d'Italie qui l'occupe, et il y joint deux divisions de Davoust et la cavalerie de Grouchy. Quant à sa gauche, il juge qu'une division italienne, la cavalerie bavaroise et celle d'Ornano, environ dix mille hommes, suffiront pour la couvrir. Tels sont les projets de Napoléon.


[CHAPITRE VII.]