L'espèce d'organisation qui s'était introduite dans le désordre, s'était soutenue. La masse des fuyards cheminait en une multitude de petites associations de huit à dix hommes. Plusieurs de ces bandes possédaient encore un chevaL chargé de leurs vivres, ou qui lui-même devait en servir. Des haillons, quelques ustensiles, un bissac et un bâton étaient l'accoutrement de ces malheureux et leur armure. Ils n'avaient plus du soldat ni l'arme, ni l'uniforme, ni la volonté de combattre d'autres ennemis que la faim et les frimas; mais il leur restait la persévérance, la fermeté, l'habitude du danger et de la souffrance, et un esprit toujours prompt, souple et vif pour tirer de leur situation tout le parti possible. Enfin, parmi les soldats encore armés, un sobriquet, dont eux-mêmes avaient ridiculisé leurs compagnons tombés dans le désordre, avait eu quelque influence.
Mais depuis Malodeczno et le départ de Napoléon, quand l'hiver tout entier, redoublant de rigueur, attaqua chacun de nous, toutes ces associations contre le malheur se rompirent; ce ne fut plus qu'une multitude de luttes isolées et individuelles. Les meilleurs ne se respectèrent plus eux-mêmes; rien n'arrêta: les regards ne retinrent plus; le malheur fut sans espoir de secours, ni même de regret; le découragement n'eut plus de juges, pas même de témoins: tous étaient victimes.
Dès lors, plus de fraternité d'armes, plus de société, aucun lien, l'excès des maux avait abruti. La faim, la dévorante faim avait réduit ces malheureux à cet instinct brutal de conservation, seul esprit des animaux les plus farouches, et qui est prêt à se tout sacrifier: une nature âpre et barbare semblait leur avoir communiqué sa fureur. Tels que des sauvages, les plus forts dépouillaient les plus faibles: ils accouraient autour des mourans, souvent ils n'attendaient pas leurs derniers soupirs. Lorsqu'un cheval tombait, vous eussiez cru voir une meute affamée, ils l'environnaient, ils le déchiraient par lambeaux, qu'ils se disputaient entre eux comme des chiens dévorans.
Cependant, le plus grand nombre conserva assez de force morale pour chercher son salut sans nuire, mais c'était là le dernier effort de leur vertu. Chefs ou compagnons, si l'on tombait à côté d'eux, ou sous les roues des canons, c'était vainement qu'on les appelait à son secours, qu'on prenait à témoin une patrie, une religion, une cause commune, on n'en obtenait pas même un regard. Toute la froide inflexibilité du climat était passée dans leur cœur; sa rigidité avait contracté leurs sentimens comme leurs figures. Tous, à l'exception de quelques chefs, étaient absorbés par leurs souffrances, et la terreur ne laissait plus de place à la pitié.
Ainsi l'égoïsme qu'on reproche à l'excès de la prospérité, l'excès du malheur le produisit, mais plus excusable: l'un étant volontaire, et celui-ci forcé; l'un un crime du cœur, et celui-ci une impulsion de l'instinct, et toute physique; et réellement il y allait de la vie de s'arrêter un instant. Dans ce naufrage universel, tendre la main à son compagnon, à son chef mourant, était un acte admirable de générosité; Le moindre mouvement d'humanité devenait une action sublime.
Cependant, quelques-uns tinrent bon contre le ciel et là terre; ils protégèrent, ils secoururent les plus faibles; ceux-là furent rares.
[CHAPITRE II.]
Le 6 décembre, le jour même qui suivit le départ de Napoléon, le ciel se montra plus terrible encore. On vit flotter dans l'air des molécules glacées; les oiseaux tombèrent roidis et gelés. L'atmosphère était immobile et muette: il semblait que tout ce qu'il y avait de mouvement et de vie dans la nature, que le vent même fût atteint, enchaîné, et comme glacé par une mort universelle. Alors plus de paroles, aucun murmure, un morne silence, celui du désespoir et les larmes qui l'annoncent.
On s'écoulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses. Le bruit sourd et monotone de nos pas, le craquement de la neige, et les faibles gémissemens des mourans interrompaient seuls cette vaste et lugubre taciturnité. Alors plus de colère ni d'imprécations, rien de ce qui suppose un reste de chaleur: à peine la force de prier restait-elle; la plupart tombaient même sans se plaindre, soit faiblesse ou résignation, soit qu'on ne se plaigne que lorsqu'on espère attendrir, et qu'on croit être plaint.