Au reste, cette dernière détermination ne fut pas prise sans motif. Le ralliement de l'armée sur la Vistule avait été illusoire: la vieille garde comptait tout au plus cinq cents combatans; la jeune garde, presqu'aucun. Le premier corps, dix-huit cents; le second, mille; le troisième, seize cents; le quatrième, dix-sept cents; encore la plupart de ces soldats, restes de six cent mille hommes, pouvaient-ils à peine se servir de leurs armes.

Dans cet état d'impuissance, les deux ailes de l'armée venant à se détacher, l'Autriche et la Prusse nous manquant à la fois, la Pologne devenait un piège qui pouvait se refermer sur nous. D'un autre côté, Napoléon, qui jamais ne consentit à aucune cession, voulait qu'on défendît Dantzick: il fallut donc y jeter tout ce qui pouvait encore tenir la campagne.

D'ailleurs, s'il faut tout dire, quand Murat imagina, à Elbing, de refaire une armée, et rêva même une victoire, il trouva que la plupart des chefs eux-mêmes étaient épuisés et rebutés. Le malheur, qui porte à tout craindre et bientôt à croire tout ce qu'on craint, avait pénétré dans leur cœur. Déjà, plusieurs s'inquiétaient pour leurs rangs, pour leurs grades, pour les terres dont ils étaient devenus possesseurs dans les pays conquis, et la plupart n'aspiraient qu'à repasser le Rhin.

Quant aux recrues qui arrivaient, c'était un assemblage d'hommes de plusieurs nations de l'Allemagne. Pour nous rejoindre, ils avaient traversé les états prussiens, d'où s'élevait l'exhalaison de tant de haines. En approchant, ils rencontrèrent notre découragement et notre longue déroute; en entrant en ligne, loin de se trouver encadrés et appuyés par de vieux soldats, ils se virent seuls aux prises avec tous les fléaux pour soutenir une cause abandonnée de ceux qui étaient le plus intéressés à la faire triompher; aussi la plupart de ces Allemands se débandèrent-ils au premier bivouac.

À l'aspect du désastre de l'armée qui révenait de Moskou, les troupes éprouvées de Macdonald furent elles-mêmes ébranlées. Cependant, ce corps d'armée, et la division toute fraîche d'Heudelet, conservèrent leur ensemble. On se hâta de réunir tous ces débris dans Dantzick; trente-cinq mille soldats, de dix-sept nations différentes, y furent enfermés. Le reste, en petit nombre, ne devait commencer à se rallier qu'a Posen et sur l'Oder.

Jusque-là, il n'avait donc guère été possible au roi de Naples de mieux régler notre déroute; mais, au moment où il traversait Marienwerder pour se rendre à Posen, une lettre de Naples vint encore bouleverser toutes ses résolutions. L'impression en fut violente: à mesure qu'il la lut, la bile se mêla à son sang avec une telle promptitude, qu'on le retrouva quelques instans après avec une jaunisse complète.

Il paraît qu'un acte de gouvernement que s'était permis la reine le blessa dans une de ses plus vives passions. Peu jaloux de cette princesse, malgré ses, charmes, il l'était avec fureur de son autorité; et c'était de la reine sur-tout, comme sœur de l'empereur, qu'il se défiait.

On s'étonne de voir ce prince, qui jusqu'à ce jour avait paru tout sacrifier à la gloire des armes, se laisser tout-à-coup maîtriser par une passion moins noble; mais sans doute que, pour certains caractères, il en faut toujours une qui domine.

C'était, au reste, toujours la même ambition sous des formes différentes, et toujours tout entière dans chacune d'elles, car tels sont les caractères passionnés. En ce moment, sa jalousie pour son autorité l'emporta sur l'amour de sa gloire: elle l'entraînai rapidement jusqu'à Posen où, peu après son arrivée, il disparut et nous abandonna.

Cette défection éclata le 16 janvier, vingt-trois jours avant que Schwartzenberg se détachât de l'armée française, dont le prince Eugène prit le commandement.