Après quinze cents ans de victoires, la révolution du quatrième siècle, celle des rois et des grands contre les peuples, venait d'être vaincue par la révolution du dix-neuvième siècle, celle des peuples contre les grands et les rois. Napoléon était né de cet embrasement, il s'en était emparé si puissamment, qu'il semblait que toute cette grande convulsion n'eût été que celle de l'enfantement d'un seul homme. Il commandait à la révolution comme s'il eût été le génie de cet élément terrible. À sa voix elle s'était soumise. Honteuse de ses excès, elle s'admirait en lui, et, se précipitant dans sa gloire, elle avait réuni l'Europe sous son sceptre, et l'Europe docile se levait à son signal pour repousser la Russie dans ses anciennes limites. Il semblait qu'à son tour le nord allait être vaincu jusque dans ses glaces.

Et cependant ce grand homme, dans cette grande circonstance n'a pu dompter la nature! Dans ce puissant effort pour remonter cette pente rapide, tant de forces lui ont manqué! Parvenu jusqu'à ces régions glacées de l'Europe, il en a été précipité de toute sa hauteur. Et ce nord, victorieux du midi dans sa guerre défensive, comme il le fut au moyen âge dans sa guerre conquérante, se croit inattaquable et irrésistible.

Compagnons ne le croyez pas! ce sol et ces espaces, ce climat, cette nature âpre et gigantesque, vous eussiez pu en triompher comme vous avez vaincu ses soldats.

Mais quelques fautes furent punies par de grands malheurs! J'ai dit les unes et les autres. Sur cet océan de maux j'ai élevé un triste fanal d'une clarté lugubre et sanglante, et si ma faible main n'a pas suffi à ce pénible ouvrage, du moins aurai-je fait surnager nos débris, afin que ceux qui viendront après nous puissent apercevoir le péril et l'éviter.

Compagnons, mon œuvre est finie: maintenant c'est à vous de rendre témoignage à la vérité de ce tableau. Ses couleurs paraîtront pâles sans doute à vos yeux et à vos cœurs, encore tout remplis de ces grands souvenirs. Mais qui de vous ignore qu'une action est toujours plus éloquente que son récit, et que si les grands historiens naissent, des grands hommes, ils sont plus rares qu'eux?

FIN

NOTES:

[1] On n'ignore pas que le comte Rostopschine a écrit qu'il était étranger à ce grand événement, mais on a dû suivre l'opinion des Russes et des Français, témoins et acteurs de ce grand drame. Tous, sans exception, persévèrent à attribuer à ce seigneur l'honneur entier de cette généreuse résolution. Plusieurs semblent même croire que le comte Rostopschine, toujours animé de ce noble dévouement, qui désormais rendra son nom impérissable, ne refuse aujourd'hui l'immortalité d'une si grande action, que pour en laisser toute la gloire au patriotisme de la nation, dont il est devenu l'un des hommes les plus remarquables.