Le premier corps avait déjà perdu dix mille hommes. Néanmoins, à force de peines et de sacrifices, le vice-roi et le prince d'Eckmühl étaient arrivés, le 2 novembre, à deux lieues de Viazma. Il est certain que ce jour-là même ils eussent pu dépasser cette ville, se réunir à Ney et éviter un combat désastreux. On assure que ce fut l'avis du prince Eugène, mais que Davoust crut ses troupes trop fatiguées, et que le vice-roi, se sacrifiant à son devoir, s'arrêta pour partager un danger qu'il prévoyait. Les généraux de Davoust disent au contraire que le prince Eugène, déjà campé, ne put se décider à ordonner à ses soldats d'abandonner leurs feux et leurs repas déjà commencés, dont les apprêts étaient toujours si pénibles.

Quoi qu'il en soit, pendant le calme trompeur de cette nuit, l'avant-garde russe arrivait de Malo-Iaroslavetz, où notre retraite avait fait cesser la sienne: elle côtoyait les deux corps français et celui de Poniatowski, dépassait leurs bivouacs, et disposait ses colonnes d'attaque contre le flanc gauche de la route, dans l'intervalle de deux lieues qu'avaient laissé Davoust et Eugène entre eux et Viazma.

Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murat russe, commandait cette avant-garde. C'était, selon ses compatriotes, un guerrier infatigable, avantageux, impétueux comme ce roi soldat, d'une stature aussi remarquable, comme lui, favorisé de la fortune. Jamais on ne le vit blessé, quoiqu'une foule d'officiers et de soldats eussent été tués autour de lui, et plusieurs chevaux sous lui. Il méprisait les principes de la guerre; il mettait même de l'art à ne pas suivre les règles de cet art, prétendant surprendre l'ennemi par des coups inattendus, car il est prompt à se décider; il dédaigne de rien préparer, attendant conseil des lieux et des circonstances, et ne se conduisant que par inspirations subites. Du reste, général sur le champ de bataille seulement, sans prévoyance d'administration d'aucun genre, ou privée ou publique, dissipateur cité, et, ce qui est rare, probe et prodigue.

C'était ce général, avec Platof et vingt mille hommes, qu'on allait avoir à combattre.


[CHAPITRE X.]

Le 3 novembre, le prince Eugène s'acheminait sur Viazma, où ses équipages et son artillerie le précédaient, quand les premières lueurs du jour lui montrèrent à la fois sa retraite menacée, à sa gauche, par une armée; derrière lui, son arrière-garde coupée; à sa droite, la plaine couverte de traîneurs et de chariots épars, fuyant sous les lances ennemies. En même temps, vers Viazma, il entend le maréchal Ney, qui devait le secourir, combattre pour sa propre conservation.

Ce prince n'était point de ces généraux nés de la faveur pour qui tout est imprévu et cause d'étonnement, faute d'expérience. Il envisage aussitôt et le mal et le remède. Il s'arrête, fait volte-face, déploie ses divisions à droite du grand chemin, et contient dans la plaine les colonnes russes qui cherchaient à lui faire perdre cette route. Déjà même leurs premières troupes, en débordant la droite des Italiens, s'en étaient emparées sur un point, et elles s'y maintenaient, quand Ney lança, de Viazma, un de ses régimens, qui les attaqua par derrière, et leur fit lâcher prise.

En même temps, Compans, général de Davoust, joint sa division à l'arrière-garde italienne; ils se font jour, et pendant que, réunis au vice-roi, ils combattent, Davoust, avec sa colonne, s'écoule rapidement derrière eux par le côté gauche du grand chemin, puis, le traversant aussitôt qu'il les a dépassés, il réclame son rang de bataille, prend l'aile droite, et se trouve entre Viazma et les Russes. Le prince Eugène lui cède ce terrain qu'il a défendu, et passe de l'autre côté de la route. Alors l'ennemi commence à s'étendre devant eux, et cherche à déborder leurs ailes.

Par le succès de cette première manœuvre, les deux corps français et italien n'avaient pas conquis le droit de continuer leur retraite, mais seulement la possibilité de la défendre. Ils comptaient encore trente mille hommes; mais dans le premier corps, celui de Davoust, il y avait du désordre. Cette manœuvre précipitée, cette surprise, tant de misère, et sur-tout l'exemple fatal d'une foule de cavaliers démontés, sans armes, et courant ça et là, tout égarés de frayeur, le désorganisaient.