C'était Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la rive droite du Dnieper. Ils pouvaient brûler ce village, mettre la faiblesse de Ney à découvert et l'achever: mais ils sont restés trois heures immobiles, sans même tirer; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu'ils n'avaient point eu d'ordre; qu'en ce moment leur chef était hors d'état d'en donner, et qu'en Russie l'on ose rien prendre sur soi.
La contenance de Ney les contint. Lui et quelques soldats suffirent; il ordonna même au reste des siens de continuer leurs repas jusqu'à la nuit. Alors il a fait circuler l'ordre de décamper sans bruit, de s'avertir mutuellement et à voix basse, et de marcher serrés. Puis, tous ensemble se sont mis en mouvement; mais leur premier pas a été comme un signal pour l'ennemi: toutes ses pièces ont fait feu, tous ses escadrons se sont ébranlés à la fois.
À ce bruit, les traîneurs désarmés, encore au nombre de trois à quatre mille, prirent l'épouvante. Ce troupeau d'hommes errait ça et là; leur foule flottait égarée, incertaine, se ruant dans les rangs des soldats, qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Russes, dont ces hommes inutiles absorbèrent les feux. Ainsi, les plus découragés servirent à préserver les plus braves.
En même temps sur son flanc droit le maréchal se fait un rempart de ces malheureux, il a regagné les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc gauche, et il marche entre deux, s'avançant ainsi de bois en bois, de plis de terrain en plis de terrain, profitant de toutes les sinuosités, des moindres accidens du sol. Mais souvent il est obligé de s'éloigner du fleuve; alors Platof l'environne de toutes parts.
C'est ainsi que, pendant deux jours et vingt lieues, six mille Cosaques ont voltigé sans cesse sur les flancs de leur colonne, réduite à quinze cents hommes armés, la tenant comme assiégée, disparaissant devant ses sorties pour reparaître aussitôt, comme les Scythes, leurs ancêtres; mais avec cette funeste différence, qu'ils maniaient leurs canons montés sur des traîneaux, et lançaient en fuyant leurs boulets, avec la même agilité que jadis leurs pères maniaient leurs arcs et lançaient leurs flèches.
La nuit apporta quelque soulagement, et d'abord on s'enfonça dans les ténèbres avec quelque joie; mais alors, si l'on s'arrêtait un instant aux derniers adieux de ceux qui tombaient, faibles ou blessés, on perdait la trace les uns des autres. Il y eut là beaucoup de cruels momens, bien des instans de désespoir; cependant l'ennemi lâcha prise.
La malheureuse colonne, plus tranquille, s'avançait comme à tâtons, dans un bois épais, quand tout-à-coup, à quelques pas devant elle, une vive lueur et plusieurs coups de canon éclatent dans la figure des hommes du premier rang. Saisis de frayeur, ils croient que c'en est fait, qu'ils sont coupés, que voilà leur terme, et ils tombent terrifies; le reste, derrière eux, se mêle et se culbute. Ney, qui voit tout perdu, se précipite; il fait battre la charge, et comme s'il eût prévu cette attaque, il s'écrie: «Compagnons, voilà l'instant, en avant! Ils sont à nous!» À ces paroles, ses soldats consternés et qui se croyaient surpris, croient surprendre; de vaincus qu'ils étaient, ils se relèvent vainqueurs; courent sur l'ennemi, qu'ils ne trouvent déjà plus, et dont ils entendent au travers des forêts, la fuite précipitée.
On s'écoula vite; mais vers dix heures dû soir, on rencontra une petite rivière encaissée dans un profond ravin; il fallut la passer un à un comme le Dnieper. Les Cosaques, acharnés sur ces infortunés, les épiaient encore. Ils profitèrent de ce moment; mais Ney et quelques coups de feu les répoussèrent. On franchit péniblement cet obstacle, et une heure après la faim et l'épuisement nous arrêtèrent pendant deux heures dans un grand village.
Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jusqu'à dix heures du matin, on marcha sans rencontrer d'autre ennemi qu'un terrain montueux; mais alors les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant de la lisière d'une forêt. Tant qu'a duré le jour, il a fallu que ses soldats se résignassent à voir les boulets ennemis renverser les arbres qui les abritaient et sillonner leurs bivouacs; car on n'avait plus que de petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artillerie des Cosaques à une distance suffisante.
La nuit revenue, le maréchal a donné le signal et l'on s'est remis en marche vers Orcha. Déjà, pendant le jour précédent, Pchébendowski et cinquante chevaux y avaient été envoyés pour demander du secours; ils devaient y être arrivés, si toutefois l'ennemi n'occupait pas déjà cette ville.