On fit plus, le général chef d'état-major Lorencé se fit amener plusieurs Juifs: il les interrogea avec affectation sur ce gué et sur les chemins qui de là conduisaient à Minsk. Puis montrant une grande satisfaction de leurs réponses, et feignant d'être convaincu qu'il n'y avait point de meilleur passage, il retint comme guides quelques-uns de ces traîtres, et fit conduire les autres au-delà de nos avant-postes. Mais pour être plus sûr que ceux-ci lui manqueraient de foi, il leur fit jurer qu'ils reviendraient au-devant de nous, dans la direction de Bérésino inférieur, pour nous informer des mouvemens de l'ennemi.
Pendant qu'on s'efforçait ainsi d'attirer à gauche toute l'attention de Tchitchakof, on préparait secrètement à Studzianka des moyens de passage. Ce ne fut que le 25, à cinq heures du soir, qu'Éblé y arriva, suivi seulement de deux forges de campagne, de deux voitures de charbon, de six caissons d'outils et de clous, et de quelques compagnies de pontoniers. À Smolensk il avait fait prendre à chaque ouvrier un outil et quelques clameaux.
Mais les chevalets qu'on construisait depuis la veille, avec les poutres des cabanes polonaises, se trouvèrent trop faibles. Il fallut tout recommencer. Il était désormais impossible d'achever le pont pendant la nuit; on ne pouvait l'établir que le lendemain 26, pendant le jour, et sous le feu de l'ennemi: mais il n'y avait plus à hésiter.
Dès les premières ombres de cette nuit décisive, Oudinot cède à Napoléon l'occupation de Borizof, et va prendre position avec le reste de son corps à Studzianka. On marcha dans une profonde obscurité; sans bruit, et se commandant mutuellement le plus profond silence.
À huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski s'établirent sur les hauteurs dominantes du passage, en même temps qu'Éblé en descendait. Ce général se plaça sur les bords du fleuve, avec ses pontoniers et un caisson rempli de fer de roues abandonnées, dont, à tout hasard, il avait fait forger des crampons. Il avait tout sacrifié pour conserver cette faible ressource: elle sauva l'armée.
À la fin de cette nuit du 25 au 26, il fit enfoncer un premier chevalet dans le lit fangeux de la rivière. Mais pour comble de malheur la crue des eaux avait fait disparaître le gué. Il fallut des efforts inouis, et que nos malheureux sapeurs, plongés dans les flots jusqu'à la bouche, combattissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs périrent de froid, ou submergés par ces glaçons, que poussait un vent violent.
Ils eurent tout à vaincre, excepté l'ennemi. La rigueur de l'atmosphère était au juste degré qu'il fallait pour rendre le passage du fleuve plus difficile, sans suspendre son cours, et sans consolider assez le terrain mouvant sur lequel nous allions aborder. Dans cette circonstance, l'hiver se montra plus russe que les Russes eux-mêmes. Ceux-ci manquèrent à leur saison, qui ne leur manquait pas.
Les Français travaillèrent toute la nuit à la lueur des feux ennemis, qui étincelaient sur la hauteur de la rive opposée, à la portée du canon et des fusils de la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant plus douter de notre dessein, en envoya prévenir son général en chef.
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