L’APOTRE
(UNE LECTURE D’ERNEST HELLO)
L’ange de l’isolement frappe tout ce qui s’élève.
Ernest Hello.
I
Un agissement habituel à ce qu’Ernest Hello appelait la petite critique, c’est de se récrier chaque fois qu’une plume nouvelle s’exerce autour d’une mystérieuse mémoire d’artiste, de ceux dont l’œuvre et la renommée sont si fort inégales, noms, quoi qu’on en dise, peu célèbres, œuvres parfois admirables vraiment, presque inconnues, vers lesquelles l’attention appelée ou rappelée fait partie de cette charité intellectuelle dont le noble écrivain que je nommais tout à l’heure l’implorait en vain. Et ce sont alors force quolibets, parfois insuffisamment neufs et maigrement spirituels, à l’adresse du soi-disant inventeur, qui, bien loin d’avoir cette prétention, ne demande qu’à faire connaître et apprécier davantage, en même temps que de nobles pages trop ignorées, les noms de ceux qui leur ont les premiers rendu justice.
Et, bien entendu, c’est de ces noms que se sert tout d’abord—s’en étant fait renseigner de la veille,—ladite petite critique pour attaquer ou accabler celui qui les sait mieux qu’elle et leur rend un culte plus conscient.
De pareils traits ne sont pas pour détourner—non de réparations ni de réhabilitations, longs mots un peu vains—les œuvres ayant toujours tôt ou tard la gloire qu’elles méritent, et dont l’anticipation n’est pas le meilleur signe, mais des rappels d’attention pareils à celui que je voudrais aujourd’hui tenter en l’honneur du penseur religieux dont M. Huysmans a justement pu écrire: «Le véritable psychologue du siècle, ce n’est pas leur Stendhal, mais bien cet étonnant Hello dont l’inexpugnable insuccès tient du prodige.»
«Pour moi—formulait Barbey d’Aurevilly en 1880, après nombre de lumineux articles consacrés à Ernest Hello—j’ai fait ce que j’ai pu pour cet homme... j’ai fait ce que j’ai pu, une fois, deux fois, dix fois; mais j’ai, à ce qu’il paraît, la main malheureuse. J’ai ouvert ses livres, j’en ai exalté les beautés. J’ai dit que cet homme trop ignoré méritait la gloire et qu’il ne l’avait pas, peut-être par l’unique raison qu’il la méritait.»
Les quinze ans écoulés depuis ont, à vrai dire, amené une réimpression de l’Homme, laquelle, bien qu’il me semble assez favorablement accueillie, n’a pourtant, pas plus que la très originale étude de M. Bloy, et de sérieux articles de M. Buet, pu vaincre l’inexpugnable insuccès, qui tiendrait véritablement du prodige s’il ne tirait son explication de cette réflexion même d’Hello: «Comme ce drame est suspect d’avoisiner les choses divines, les hommes lui ont toujours préféré Brutus, les trois Horace et Léonidas.»—Et nul éditeur ne se trouve, à l’heure qu’il est, encore, pour nous donner une quatrième édition de la traduction par Hello du Livre de la bienheureuse Angèle de Foligno, l’introuvable volume dont si on en ordonne la recherche à quelque libraire consciencieux, ce dernier vous répond d’un ton attendri de pitié: «A quoi bon prendre une commande pour laquelle avant vous plus de vingt communautés sont inscrites?»[39]