[46] Le portrait de l’Envieux, le chapitre sur la Réputation et la Gloire, la spirituelle Lettre d’un docteur à Christophe Colomb dans les Plateaux de la balance, puis les torrents de l’injustice avec certain tableau du faux esprit de famille, dans les paroles de Dieu, compléteront, pour un esprit intéressé et assidu, ce portrait-étude.
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Une particularité de la manière d’Hello, qu’il lui donne tour à tour à caractériser telle ou telle des trois formes de son talent, polémiste, conteur ou plus exclusivement mystique, c’est une ressemblance aux mathématiques. La théorie de l’art pour l’art en est formellement exclue, et volontiers apparierait pour notre écrivain tout le dégoût indigné que pourrait offrir une boîte de fard à une sainte Thérèse. L’abomination de la désolation de ce style serait d’évoluer pour lui-même. C’est Hello qui écrira: «Le plus grand malheur qui puisse arriver au style, c’est de se faire admirer indépendamment de l’idée qu’il exprime.» La fioriture, c’est le péché, pourrait être un des commandements de son écritoire. Le modèle d’Hello, c’est Joseph de Maistre avec parfois, dans la phrase, comme un reflet de Lamennais. Son absolu opposé, c’est Chateaubriand. Je ne me souviens pas d’avoir rencontré ce grand nom au cours de toute l’œuvre de l’écrivain de Kéroman, que le respect d’une même communion empêcha, sans doute, de formuler sur le maître de Combourg un jugement dont l’expression eût été curieuse à connaître[47]. Il y a, en effet, entre leurs deux églises toute la différence qui sépare une basilique romane d’une cathédrale de gothique flamboyant et fleuri.—Les questions chez l’auteur de l’Homme sont plutôt abordées sous forme de problème ou de théorème; et la phrase y procède volontiers par démonstration. Il y a toujours là quelque chose à prouver, une inconnue à dégager qui est une vérité à faire reluire. L’ardeur de la vérité qui enflamme Hello, non moins que saint Augustin, semble l’avertir du tort qu’ont fait au bien les manichéens de la pensée et de l’écriture. C’est presque par surprise, et alors avec tout l’irréfutable d’un ce qu’il fallait démontrer, qu’il voudrait faire éclater au-devant des résistances forcément démantelées les propriétés des divines grandeurs soudainement rendues calculables et mesurables. De là des vérités religieuses ou morales posées en manière d’équations dont les termes se doivent réduire successivement, pour à la fin se résoudre en le concluant aphorisme d’une transparente définition, d’un suprême axiome.
[47] Voir le [P.-S.] à la fin du volume.
«Celui qui vit est celui qui aime; il est réuni et réunit.—Celui qui ne vit pas, n’aime pas; il est séparé et il sépare» déduit et conclut Hello, en ses heures de pure démonstration psychique. Mais cette idée, dont le plus grand malheur de style serait de se faire admirer indépendamment d’elle, suffit souvent pour imprégner de poésie, comme à son insu, ce style si résolument châtié. Et cette lumière intérieure soudain attisée au point de pénétrer de clarté son enveloppe comme un albâtre ou comme un azyme, et de rayonner à travers elle sans la rompre, devient une lumineuse vérification de cette splendeur du vrai, sous les espèces de laquelle la beauté fut définie. C’est dans ces moments de mutuelle réverbération de forme et de pensée que notre écrivain nomme l’amour: «un repos laborieux»;—la photographie: «un miroir qui se souvient»,—et le romantisme: «l’acceptation musicale du désespoir organisé».—«La science est la paix des connaissances réconciliées»;—«les désirs sont des larmes intérieures; les larmes sont des désirs qui coulent par les yeux».
Voilà pour les définitions. Combien d’aphorismes çà et là s’expriment heureusement ou avec grandeur; «certaines paroles ridicules, dans le sens où on les dit, sont vraies dans le sens où on devrait les dire.»—«En général, celui qui veut copier l’élégance atteint la grossièreté.»—«Le plaisir énervant de s’attendrir sans activité prostitue les larmes de l’homme.»—«Notre chute a la forme renversée de notre grandeur possible.»
Le polémiste en Hello est beau de son intransigeance même. Le chicaner sur les excès de ses jugements serait le vouloir dépouiller d’une rigoureuse part de sa vertu. C’est qu’il ne juge pas avec son goût, mais bien avec son caractère. Tout ce qui ne saurait s’ajuster à son cadre, qui n’est autre que le cintre de l’ouverture du tabernacle, se voit impérieusement rejeter, s’assimile aux vendeurs du Temple, ou bien à quelque Héliodore qu’il y faut flageller, qu’il en faut bannir.
Voici de ces cinglants verdicts qui se peuvent ressortir au mot du vrai maître d’Hello, Joseph de Maistre, à propos de Voltaire: «Si quelqu’un, en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les œuvres de Ferney, Dieu ne l’aime pas.»
«Si ce méchant homme avait eu le sort qu’il méritait, ajoute Hello, je n’exhumerais pas ce nom ignoble; Voltaire serait ce qu’il doit être, un gamin oublié.»
«Le XVIIIe siècle n’a pas voulu mourir sans nous laisser son portrait. Ce portrait, c’est sa peinture. Si quelqu’un était tenté d’attribuer à ces mauvais collégiens la proportion des grands hommes, je crois que le portrait de ces collégiens peint par eux-mêmes pourrait le guérir de cette maladie. La peinture du XVIIIe siècle n’est pas seulement ridicule, elle est honteuse! Watteau, Boucher, Fragonard sont les enfants de cette société pourrie, et ces enfants sont des enfants terribles qui disent aux passants les secrets de leur mère. Toutes ces figures déshabillées et fardées ne sont pas seulement laides, elles sont dégoûtantes. Si au moins ces cadavres étaient verts, on les reconnaîtrait pour des cadavres; mais comme ils sont roses, on ne sait plus de quel nom les nommer.»